Page:Musset - Œuvres complètes d’Alfred de Musset. Nouvelles et Contes II.djvu/8

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


errant au bord de la mer, il fut tenté de mourir en s’y précipitant. Au moment où, cédant à cette pensée, il s’avançait vers un rempart élevé, un vieux domestique, nommé Jean, qui servait sa famille depuis nombre d’années, s’approcha de lui.

— Ah ! mon pauvre Jean ! s’écria-t-il, tu sais ce qui s’est passé depuis mon départ. Est-il possible que mon père nous quitte sans avertissement, sans adieu ?

— Il est parti, répondit Jean, mais non pas sans vous dire adieu.

En même temps il tira de sa poche une lettre qu’il donna à son jeune maître. Croisilles reconnut l’écriture de son père, et, avant d’ouvrir la lettre, il la baisa avec transport ; mais elle ne renfermait que quelques mots. Au lieu de sentir sa peine adoucie, le jeune homme la trouva confirmée. Honnête jusque-là et connu pour tel, ruiné par un malheur imprévu (la banqueroute d’un associé), le vieil orfèvre n’avait laissé à son fils que quelques paroles banales de consolation, et nul espoir, sinon cet espoir vague, sans but ni raison, le dernier bien, dit-on, qui se perde.

— Jean, mon ami, tu m’as bercé, dit Croisilles après avoir lu la lettre, et tu es certainement aujourd’hui le seul être qui puisse m’aimer un peu ; c’est une chose qui m’est bien douce, mais qui est fâcheuse pour toi ; car, aussi vrai que mon père s’est embarqué là, je vais me jeter dans cette mer qui le porte, non pas devant toi ni tout de suite, mais un jour ou l’autre, car je suis perdu.