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A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU 9^9

l'angoisse mortelle que j'éprouvais à traverser en silence le mystère de ce clair-obscur sans poésie, éclairé d'une seule rangée verticale de verrières que faisait l'unique water-closet de chaque étage, j'adressai la parole au jeune organiste, artisan de mon voyage et compagnon de ma captivité, lequel continuait à tirer les registres de son instrument et à pousser les tuyaux. Je m'excusai de tenir autant de place, de lui donner si grande peine, et lui demandai si je ne le gênais pas dans l'exercice d'un art, à l'endroit duquel, pour flatter le virtuose, je fis plus que manifester de la curiosité, je confessai ma prédilection. Mais il ne me répondit pas, soit étonnement de mes paroles, attention à son travail, souci de l'étiquette, dureté de son ouïe, respect du lieu, crainte du danger, paresse d'intelligence ou consigne du directeur.

Il n'est peut-être rien qui donne plus l'impression de la réalité de ce qui nous est extérieur, — de l'objectivité de la vie, — que le changement de la position, par rap- port à nous, d'une personne même insignifiante, avant que nous l'ayons connue, et après. J'étais le même homme qui avais pris à la fin de l'après-midi le petit chemin de fer de Balbec, je portais en moi la même âme. Mais dans cette âme, à l'endroit où, à six heures, il y avait une impossibilité à imaginer le directeur, l'hôtel, son per- sonnel, et une attente vague et craintive du moment où j'arriverais, à cette même place se trouvaient mainte- nant les boutons extirpés dans la figure du directeur, son geste pour sonner le lift, le lift lui même, toute une frise de personnages semblables à des personnages de gui- gnol sortis de cette boîte de Pandore, indéniables, inamo- vibles et stérilisants comme tout fait accompli mais qui du

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