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SOUVENIRS SUR TOLSTOÏ 879

— Quelque raison de vivre qu'on puisse avoir, cela revient au même. Vous n'avez évidemment rien d'un homme à femmes. N'importe quel autre à votre place aurait tiré parti de la situation pour faire fortune, et après être devenu un gros propriétaire, aurait fini par jouer sa partie dans un cou- ple d'ivrognes.

Après un silence : « Vous êtes un drôle d'homme, ne vous formalisez pas de ce que je vous dis — un très drôle d'homme. Et il est étrange que vous ayez conservé un si bon naturel alors que vous auriez toutes les raisons de ressentir de l'amertune... Oui, vous auriez toutes les raisons d'être amer... Vous êtes fort... Voilà qui est bien... »

Et après un nouveau silence, devenu songeur, il ajouta : Votre esprit, je ne le comprends pas — c'est un esprit très embrouillé — mais votre cœur est sensible... oui, c'est un cœur sensible.

Note.. — Lorsque je vivais à Kazan, j'étais entré au ser- vice de la femme du général Kornet. C'était une Française, la veuve d'un général, une jeune femme potelée, avec des pieds menus comme ceux d'une petite fille. Ses yeux étaient merveilleusement beaux, toujours en mouvement et pétu- lants de convoitise. Avant son mariage elle avait été, je crois, revendeuse ou cuisinière, ou peut-être même avait-elle fait le trottoir. Elle s'enivrait d'habitude dès la première heure, et descendait dans la cour ou dans le jardin, revêtue seulement d'une chemise sur laquelle elle passait un peignoir orange, chaussée de pantoufles tartares en maroquin rouge, et sur la tête une épaisse crinière noire. Ses cheveux négli- gemment tordus pendaient sur ses joues rouges et sur ses épaules. Une jeune sorcière ! Se promenant dans le jardin elle fredonnait d'ordinaire des chansons françaises tout en surveillant mon travail, et de temps à autre elle allait à la fenêtre de la cuisine et appelait :

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