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IIO LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

laquelle aujourd'hui, pour la première fois dans l'histoire de l'art, public et artistes attachent une importance primordiale. Le secret de l'incompréhension à peu près générale dont souffre Picasso réside dans ce fait que l'imagination, chez l'inventeur du cubisme, est d'une puissance singulière : j'entends l'imagi- nation technique, la seule qui compte, en dernier ressort. En effet, si l'autre imagination (dont les Trois Mousquetaires ou le Radeau de la Méduse sont des produits connus), subjugue la multitude, rien n'est moins capable de l'intéresser que cette faculté, si rare, qui suscite un renouvellement constant des procédés d'expression.

L'impressionnisme, qui réagit contre l'anecdote pittoresque, et qui réhabilita les sujets pauvres, délivra les peintres de mille soucis littéraires. Cependant, avant le cubisme, un trop grand nombre d'entre eux s'obstinait à traiter d'une façon sentimen- tale, donc anecdotique, ces motifs simples. Trop de complai- sance à noter les reflets, à historierun tapis, à compter des plis, risquait d'alanguir et de diminuer les facultés purement pictu- rales de l'artiste. C'est alors que Picasso imagina de reprendre, jusqu'à épuisement, non de ses facultés inventives, mais de son caprice, le même sujet, et d'en donner autant de représen- tations qu'il y pouvait trouver de motifs à invention. Une gui- tare et un compotier de fruits sur un guéridon, près d'une fenêtre, lui fut, durant deux ans, une source infinie d'inspira- tions plastiques. On pouvait voir, à cette exposition, deux épreuves différentes, si je puis dire, de cette photographie mi- sensible mi-intellectuelle que pratiqua Picasso, de cette nature morte.

Un peintre d'un autre âge et d'une autre école, que je ren- contrai à cette exposition, me demanda, révolté de tant d'arbi- traire, pourquoi le peintre cubiste s'était permis de donner, des objets, une expression si imparfaite. « Que reste-t-il de ce compotier ? me disait-il : une vague rondeur et un embr}'on de pied ; les fruits ne sont plus que trois petits cubes. » Et mon compagnon de s'indigner des libertés monstrueuses prises par le peintre avec la Nature.

Je m'emparerai de cette occasion pour m'attaquer à ce respect attendri de la nature que prêchent tant de critiques. Ils oublient qu'un devoir au moins égal à celui qu'ils préconisent, est le

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