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DE DOSTOÏEVSKY ET DE L’INSONDABLE



L’idée d’un personnage étant donnée dans son esprit, il y a, pour le romancier, deux manières bien différentes de la mettre en œuvre : ou bien il peut insister sur sa complexité, ou bien il peut souligner sa cohérence ; de cette âme qu’il va engendrer, ou bien il peut vouloir produire toute l’obscurité, ou bien il peut vouloir la supprimer pour le lecteur ; en la dépeignant, ou bien il réservera ses cavernes, ou bien il les explorera.

André Gide a défini plus haut très justement les raisons pour lesquelles Dostoïevsky s’est heurté en France à tant d’incompréhension. Il y faut ajouter, je crois, celle-ci, que, dans ses inventions psychologiques, il suit toujours la première de ces deux méthodes, tandis que tous nos dons nous ont toujours inclinés à ne pratiquer que la seconde.

On sent que le fait qui a le plus frappé Dostoïevsky et auquel il s’est voulu d’un bout à l’autre de son œuvre fidèle, est celui de la cohabitation dans chaque conscience d’instincts à la fois contradictoires et irréductibles. Il est peut-être le premier qui ait résolument envisagé en face l’absurdité de nos sentiments tels qu’ils se conjoignent en nous spontanément et qui, dans un élan d’enthousiasme et d’amour pour la nature humaine, ait osé embrasser cette absurdité comme un idéal. Dans tous ses personnages, c’est elle qu’il cherche à révéler, et même, et surtout chez ceux qui lui sont sympathiques.

Il accuserait pour un peu le désordre qu’il trouve dans ses modèles ; il romprait de sa propre main les fils qui