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UNE BELLE VUE 307

— Vous aurez juste le temps, dit M. Davèzieux, en nous raccompagnant.

La porte de la maison ne s'était pas plutôt refermée derrière nous que de larges gouttes s'aplatirent. Et tout à coup un véritable cyclone se déchaîna. Les éclairs, aussitôt suivis par le fracas du tonnerre, rayaient sans interruption le ciel violacé. La trombe, mêlée de grêlons, tournoyait avec les rafales. En deux minutes, la route fut changée en un torrent terreux.

Nous n'avions guère que cent cinquante mètres à franchir avant de trouver un abri ; c'était encore trop. Je pris ma course ; mon père me suivait à longues enjambées. Maman, serrant Marguerite contre elle, tâchait de l'abriter sous son ombrelle transpercée. Nous arrivâmes en débandade à la ferme, et crottés, ruisselants, trempés jusqu'aux os, nous attendîmes dans le hangar la fin du déluge. Mon père, époumonné et transi, haletait, claquait des dents. Nous ne disions rien, mais je gage que nos réflexions à tous se ressemblaient terriblement.

Bientôt l'orage cessa, aussi brusquement qu'il avait commencé. L'azur se dégagea ; la terre exhala dans l'air frais une puissante odeur végétale ; le soleil brilla, redoré à neuf ; un arc en ciel établit son arche au-dessus de Charlemont. Lorsque nous quittâmes notre refuge, j'aperçus M. Davèzieux qui se risquait, parapluie ouvert, sur sa terrasse. Il nous regarda, lamentables comme des noyés que l'on repêche. Je me sentis soudain gonflé de haine contre lui, comme s'il eût, génie malfaisant, lâché les éléments sur nous. Il n'aurait tenu qu'à lui, tout à l'heure, de nous retenir ou de nous rappeler ; il nous avait mis, et laissés dehors.

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