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194 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

grande porte qui sert les jours de procession. Vous ne ressemblez pas à l'âme de ceux qui vont à la messe. Vous ressemblez aux prières bénignes des ignorants : à Notre Père et à Je vous salue, Marie. Et vous avez sur la place, devant vous, de vieux arbres touffus qui sont pleins de silence. " 1 II aimait ceux qui souffrent le mal, il aimait aussi ceux qui le font. Comme François d'Assise interpellait fraternellement le Lion, l'Ane ou le Taureau, Philippe pouvait dire sans aucune rhétorique, dans la simplicité de son cœur : mon frère l'Apache, ma sœur la Prostituée.

Il n'y a pas eu de contradiction entre l'évangélisme de Philippe et son socialisme. Ce sont deux aspects de son âme qui se complètent et se limitent. Le socialisme était chez lui pur de convoitise et d'envie. Et son évangélisme n'avait rien de geignard ni d'ascétique : Philippe aimait passionnément la vie, qu'il voulait simple et belle. Tant qu'il existait des riches et des pauvres, il acceptait pour lui la loi des pauvres, sans l'avoir voulue ni choisie ; mais il ne projetait pas dans un monde meilleur l'espérance d'une société où il serait moins dur de vivre.

Le cœur plein d'une tristesse amère, je revois mon pauvre ami tel qu'il fut après ses vingt ans. Il était têtu, sensuel, violent, juste et bon. Il aimait la pauvreté plus que le plaisir et la richesse, la justice plus que la pauvreté, la vie plus que la justice, l'art et les lettres plus que tout. J'ai essayé de reprendre tous les chemins que j'ai suivis jadis avec lui, et qui le conduisent au seuil de son œuvre. Je le quitte au moment où il devient lui-même.

Marcel Ray.

1 id., Petite ville, mai 1898.

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