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412 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

La chose était toute simple aux yeux du Roi. Le poète, l'homme qui fait du théâtre, lui était un serviteur comme un autre. Au même rang que l'argentier, le couturier, le bottier, il fabriquait des divertissements, comme les autres de l'or- fèvrerie, des costumes et des brodequins. Le cordonnier devait livrer les brodequins pour la sexagésime ; pour le même jour le poëte devait livrer son divertissement. Que l'un et l'autre fût prêt à temps, il le fallait. Libre à eux d'ailleurs de se faire aider, pourvu que l'aide ne fût pas un gniaffe, gniaffe de cordonnerie ou de poésie. Il était inadmissible que la livraison manquât ; si elle se trouvait mauvaise en revanche, tant pis pour le Roi qui avait mal choisi ses auteurs ; tant pis également pour ces auteurs, car leur seraient fermées dès lors la caisse aux faveurs et la cassette aux finances, prêtes à s'ouvrir pour des ouvriers plus heureux.

Et la chose était toute simple aux yeux du poëte, car il se savait au même plan que le bottier et ne se blessait pas d'être traité de même. Chacun, poète et bottier, s'estimait d'être artisan dans son art, sans le comparer à l'art voisin. Chacun, modestement,croyait à sa vocation, vocation de bottier, vocation de poëte ; et chacun y obéissait de son mieux. Ils s'enorgueil- lissaient d'être bon poëte ou bon bottier, mais non pas d'être l'un plutôt que l'autre; le bottier se comparant à d'autres bottiers, le poëte à d'autres poëtes. Ils n'établissaient pas de parallèle entre leurs professions; car c'eût été une sottise; et ils n'étaient point sots ; ils ne se hiérarchisaient pas ; et se soumettaient tous aux mêmes disciplines.

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Il en fut ainsi, tant qu'on vécut dans l'inégalité ; poëtes et bottiers au même plan. Mais le vent d'égalité qui passa, nivelant toutes les conditions, mit le bottier en bas, tout en bas, chargé de ses lourdes bottes, et le poëte en haut, très haut, comme porté par ses ailes. Le poëte connut alors une suprématie toute nouvelle, qui ne fit que s'affirmer avec le temps.

Cette suprématie est acceptée de tous; des peuples, des

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