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FERMINA MARQUEZ 65 I

carrière politique des principes exactement opposés à ceux qui dirigent sa vie artistique. Moi, je ne m'enchaînerai à rien, ni à personne. Mon isolement sera complet ; il l'est déjà. Je resterai enfoui dans le silence et dans l'obscurité ; je fuirai le monde. Ma jeunesse sera pareille à celle du lieutenant Bonaparte. Je subirai, s'il le faut, avec patience, les dédains du monde, les ricanements des sots, j'affronterai avec calme les sourires d'incrédulité de mes proches, — mais le jour où mon soleil se lèvera sur eux, tous les hommes s'agenouilleront dans mon rayonnement matinal !

" J'attendrai. J'ai de la patience. J'ai déjà si longtemps attendu. Depuis que je pense, depuis que j'ai des sensa- tions, j'ai vu mon génie en moi. J'ai donc pris l'habitude d'être méconnu. Ma mère m'emmenait chez la couturière et chez l'épicier, et je m'étonnais que ni la couturière ni l'épicier ne vissent que j'étais un enfant de génie. J'avais tort de m'étonner. Maintenant encore, ils ne voient pas que je suis un homme de génie ; ils ne peuvent pas voir cela. Ils ne savent même pas que je suis un bon élève ; ou, si ma mère le leur a dit, ils l'ont oublié. Ils me saluent d'une manière obséquieuse ; mais c'est parce qu'on leur a dit que mon père gagne deux cent mille francs par an dans les soieries. Ils honorent en moi la puissance de l'argent, que je méprise, moi. Ils ne rendront hommage à mon génie que le jour où ils m'auront vu, tranquille et maussade, passer à cheval en avant de toute l'armée !

" Je me rappelle, quand j'avais neuf ans, sept ans même. Des vieillards venaient chez nous. Leur vie était faite, et ils arrivaient sans gloire au seuil du tombeau. Sans gloire ; les deux mots terribles ! Avaient-ils même jamais désiré la gloire? Avaient-ils du moins, dans leur

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