Page:NRF 3.djvu/677

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


JOURNAL SANS DATES 667

D'autres, un peu plus relevés, présentent les genoux du cercleux à hauteur de l'œil du passant. L'assis domine. Ni livres, ni journaux, ni consommation autre que celle des cigares ; ni conversation possible de fauteuil à fauteuil trop distant. Sur la devanture d'un de ces aquariums où stagnent ainsi quelques turbots, on lit " Circulo instructi vo". Que sont les autres ?

Lorsqu'on vient en Espagne assoiffé de soleil, de danses et de chants, rien de morne comme la salle d'un cinéma- tographe où la pluie nous force à demander abri. Chants et danses, en vain nous en avons quêté jusqu'à Murcie. A Séville sans doute on en trouve encore, à Grenade... Oui je me souviens que dans l'Albaycin, il y a près de vingt ans, (rien depuis, non pas même les chants de l'Egypte, n'a su toucher endroit plus secret de mon cœur) c'était, la nuit, dans une vaste salle d'auberge, un garçon bohémien qui chantait ; un chœur, à demi-voix, d'hommes et de fem- mes, puis de subites pauses, coupaient ce chant haletant, excessif, douloureux, où l'on sentait son âme, à chaque défaut de souffle, expirer. L'on eût dit une première ébauche de la dernière ballade de Chopin ; mais cela restait comme en marge de la musique ; non pas espa- gnol, mais gitane, irréductiblement. Pour réentendre ce chant, ah ! j'eusse traversé trois Espagnes. Mais je fuirais Grenade de crainte de ne l'y réentendre point.

Du reste un temps affreux nous fit rebrousser chemin vers le nord.

Au souvenir de cette soirée reste attaché celui d'une rougeur.

�� �