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UNE BELLE VUE 75

J'ignore quel fût le rôle exact de maman durant ces quelques jours où son mari, taciturne et bilieux, trahit à tout propos la mauvaise humeur qu'il devait éprouver principalement contre lui-même. Mais je suis bien certain que s'il finit par retourner au Colombier, au mépris des foudres de Mauvent, elle ne mit pas d'obstacles à sa détermination. Elle ne s'en laissait imposer par personne et ne pouvait pactiser avec son intraitable beau-frère. Quand bien même elle n'eût pas en ma présence déclaré à M. Servonnet que l'affaire Tourneur n'existait pas pour elle, j'eusse gagé qu'elle était acquise au parti de l'indulgence.

Donc mon père, envoyant promener craintes et scru- pules, n'écoutait plus que son bon coeur. Si d'abord, car l'âme de l'homme est trouble, il avait fait fléchir ses principes et les exigences de la solidarité familiale pour n'être pas en reste avec M. Davèzieux et M. de Chaber- ton, il n'était plus question de cela maintenant. Il allait à son ami, parce qu'un ami est chose rare et sacrée, au milieu de la cohue d'indifférents ou de méchants dont se compose la société. Il ne voulait plus rien savoir de M. Tourneur, hormis que celui-ci était digne de pitié et valait mieux au demeurant que les pharisiens qui le condamnaient.

Son nouvel empressement auprès du malade était d'autant plus méritoire, que, sauf la satisfaction de sa conscience, il n'avait de joie à goûter ni dans le présent ni dans l'avenir. M. Tourneur, hors d'affaire, mais con- damné à traîner une existence misérable, ne manifesterait jamais son plaisir de leur réunion ; il n'avait pas plus recou- vré l'usage de la parole que la lucidité de l'intelligence.

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