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33^ LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Sentir que cela sent bon, et le dire avec cette force ! — Pour un instant s'écartent les murs du sombre labyrinthe où je me débats, et je respire largement le parfum des orangers : " Cela sent bon ".

Aurais-je fini par me prendre en pitié? J'ai visité d'autres jardins — celui de la Carrosaccia où l'on cultive de petites oranges à pelure épaisse qui ont un peu de l'arôme du maquis. Insinuée entre les branches comme un bras ami, une monstrueuse glycine a tué le robuste olivier de la cour. Son parfum est étourdissant, une clameur mauve à mille voix qui empêche de penser. Telles les chi- mères qui m'ont étranglé le cœur. Ce jardin est utile et charmant. Je n'y suis pas retourné.

Celui de la Barbicaia, près de la mer, est tout embaumé de l'odeur des pins, parfumé de rêves, silencieux et un peu glauque. Sous les arbres il y a une herbe longue et pâle. Des bas-fonds maré- cageux entourent une colline boisée d'où l'on voit le large. Presqu'insaisissable, un chant flotte dans l'air. — 11 semble partir d'entre les orangers des hautes terrasses, où s'accumulent les tas d'or d'une récolte fabuleuse. Tant de noblesse, de douceur et de mélancolie à la longue auraient raison de mon énergie à souffrir. Pourquoi, si près de succomber, ne me reposerais-je pas, dans ces paysages élyséens, d'avoir tant espéré et désespéré ? La soif du bien- être, le désir de la volupté doivent être bien tenaces en nous pour survivre à de pareilles déva-

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