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L’EMPOISONNEUR

lorsqu’on veut se consacrer à soigner une petite infirme, à la guérir, à l’élever, la question d’argent a bien son importance !

— N’importe ! ce n’est pas elle qui fixera mon choix !… Et je vous serais reconnaissante de ne plus insister dans votre demande, car vous me mettez dans la pénible obligation de persister dans mon refus envers un homme que j’estime beaucoup, mais que….

— Mais que vous n’aimez pas ?… Oh ! vous pouvez dire le mot ! Mais, rassurez-vous ! … L’amour !… Je n’en demande pas tant !… En somme, ce n’est qu’une invention de poète !

— C’est l’idéal des cœurs généreux !… Relisez l’Évangile, docteur, et vous verrez ce qu’en pensait Jésus, ce qu’en pense Dieu !

— Oh ! vous en référez à une autorité avec laquelle je n’entreprendrai pas la discussion !

— Pourquoi ! intervint Blanche, Satan a bien essayé !

Le docteur blêmit, son regard se durcit et d’une voix saccadée, quoique contenue, il martela :

— Mais je ne suis pas Satan, mademoiselle Blanche.

Jeannette, désolée de la tournure que prenait cette scène, tenta d’y mettre fin :

— Pardonnez à ma sœur, que cette discussion… pénible a peut-être énervée plus qu’il ne conviendrait !… Vous m’obligeriez en lui donnant sa consultation car… je dois sortir et…

— Je comprends ! Je ne vous retarderai pas plus longtemps. Je me retire.

— Mais…

— Quoi ?… Ah ! oui, la consultation ?… Eh bien, mais, je la donnerai… quand vous aurez agréé ma demande.

— Mais je suis prête à vous payer vos soins, je vous l’ai déjà offert.

— Je n’accepterai de vous d’autre paiement que celui que je viens de solliciter.

— Docteur !… Vous n’allez pas ainsi abandonner ma petite sœur ! C’est un chantage indigne d’un médecin !

— J’en demande pardon à tous mes confrères !

Le docteur, au moment d’ouvrir la porte, se retourna et d’un ton menaçant, il fit cette terrible prophétie :

— D’ailleurs, vous céderez bientôt, car, dans deux jours, une nouvelle crise se produira, et je suis le seul à pouvoir l’enrayer ! … Au revoir !

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ce brusque départ et l’effrayante menace dont il s’accompagnait, laissait Jeannette complètement démoralisée.

Par contre, Blanche n’en paraissait pas émue :

— Tu vois, ce que je te disais ?… Es-tu fixée maintenant sur les yeux qui regardent comme ça ?… Mais console-toi, va ! son départ me soulage.

— Mais, ma pauvre chérie, c’est le seul médecin qui ait réussi à diminuer ton mal !… Ah ! je me demande si mon devoir n’était pas d’accepter pour assurer ta guérison ! Tu as entendu son horrible prédiction : Dans deux jours !… La fois que nous l’avons congédié, il a prononcé les mêmes mots, et le surlendemain, il a fallu le rappeler pour t’empêcher de mourir !

L’enfant ferma les yeux un instant, semblant implorer la pitié du ciel ; quand elle les rouvrit, elle prononça, comme sous l’influence d’une inspiration divine, ces paroles étranges chez une gamine de son âge :

Le grand médecin qui peut me guérir, c’est Dieu ! Et il ne se servira pas de ce vilain monsieur pour accomplir un miracle !

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

L’arrivée de Madame Papin et de son digne rejeton apporta une diversion opportune :

— On peut entrer ? s’enquit la bonne femme, le croque-mort est parti ?

— Mais qu’est-ce que vous avez, mamzelle Jeannette ? s’inquiétait Charlot, voilà que vous pleurez !

— Tâchez donc de la consoler, mon bon Charlot, fit Blanche : ma sœur pleure parce que le docteur est parti pour ne plus revenir.

— Comment ça ?

— Il a demandé Jeannette en mariage.

— Et elle a refusé ?… Ah ! ben, ça, ça me fait plaisir pas pour rire !

— Pourquoi ?

— Mais parce que… parce que… vous méritez bien mieux que lui, mamzelle Jeannette !

— Certain ! approuva Madame Papin,