Page:Nerlinger - Billets d'automne, 1893.djvu/11

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Leur numéro, ils ne le crient plus à tue- tôte, ils vont au cabaret, ils vont boire pour oublier, et la journée souvent se termine par une rise sanglante, parce que l’un d'eux, dans une bouffée de désespoir, a insulté un vieux camarade et l’a traité de Schvob. Puis, un jour, un détachement prussien, baïonnette au canon, vient les chercher sous la conduite d’un feldwebel, pour les conduire à la gare, comme une troupe de bétail. On les parque à coups de crosse. Bien des dents grincent de rage contenue, mais que faire? Puis, dans un des compartiments s'élève tout à coup une voix douce, d’une tristesse infinie et voilée de sanglots contenus. Elle égrène une de ces vieilles mélodies alsaciennes, un chant d'adieu, funèbre comme un glas, transmise par nos aïeux, écho lointain de leurs souffrances atroces durant la grande guerre de Trente Ans. Et le convoi s’ébranle, emportant, pour une garnison perdue au fond des sables de la Poméranie, les conscrits d'Alsace et de Lorraine, où pendant trois ans ils souffriront de la faim