Page:Nerval - Aurélia, Lachenal & Ritter, 1985.djvu/118

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une assez grande quantité de semoule ou de chocolat.

Ce spectacle m’impressionna vivement. Abandonné jusque-là au cercle monotone de mes sensations ou de mes souffrances morales, je rencontrais un être indéfinissable, taciturne et patient, assis comme un sphinx aux portes suprêmes de l’existence. Je me pris à l’aimer à cause de son malheur et de son abandon, et je me sentis relevé par cette sympathie et par cette pitié. Il me semblait, placé ainsi entre la mort et la vie, comme un interprète sublime, comme un confesseur prédestiné à entendre ces secrets de l’âme que la parole n’oserait transmettre ou ne réussirait pas à rendre. C’était l’oreille de Dieu sans le mélange de la pensée d’un autre. Je passais des heures entières à m’examiner mentalement, la tête penchée sur la sienne et lui tenant les mains. Il me semblait qu’un certain magnétisme réunissait nos deux esprits, et je me sentis ravi quand la première fois une parole sortit de sa bouche. On n’en voulait rien croire, et j’attribuais à mon ardente volonté ce commencement de guérison. Cette nuit-là, j’eus un rêve délicieux, le premier depuis bien longtemps. J’étais dans une tour, si profonde du côté de la terre et si haute du côté du ciel, que toute mon existence semblait devoir se consumer