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VOYAGE EN ORIENT.

Qu’espérer de ce labyrinthe confus, grand peut-être comme Paris ou Rome, de ces palais et de ces mosquées que l’œil compte par milliers ? Tout cela a été splendide et merveilleux sans doute, mais trente générations y ont passé ; partout la pierre croule, et le bois pourrit. Il semble que l’on voyage en rêve dans une cité du passé, habitée seulement par des fantômes, qui la peuplent sans l’animer. Chaque quartier, entouré de murs à créneaux, fermé de lourdes portes comme au moyen Age, conserve encore la physionomie qu’il avait sans doute à l’époque de Saladin ; de longs passages voûtés conduisent çà et là d’une rue à l’autre ; plus souvent on s’engage dans une voie sans issue, il faut revenir. Peu à peu tout se ferme ; les cafés seuls sont éclairés encore, et les fumeurs assis sur des cages de palmier, aux vagues lueurs de veilleuses nageant dans l’huile, écoutent quelque longue histoire débitée d’un ton nasillard. Cependant les moucharabys s’éclairent : ce sont des grilles de bois, curieusement travaillées et découpées, qui s’avancent sur la rue et font office de fenêtres ; la lumière qui les traverse ne suffit pas à guider la marche du passant ; d’autant plus que bientôt arrive l’heure du couvre-feu ; chacun se munit d’une lanterne, et l’on ne rencontre guère dehors que des Européens ou des soldats faisant la ronde.

Pour moi, je ne voyais plus trop ce que j’aurais fait dans les rues passé cette heure, c’est-à-dire dix heures du soir, et je m’étais couché fort tristement, me disant qu’il en serait sans doute ainsi tous les jours, et désespérant des plaisirs de cette capitale déchue… Mon premier sommeil se croisait d’une manière inexplicable avec les sons vagues d’une cornemuse et d’une viole enrouée, qui agaçaient sensiblement mes nerfs. Cette musique obstinée répétait toujours sur divers tons la même phrase mélodique, qui réveillait en moi l’idée d’un vieux noël bourguignon ou provençal. Cela appartenait-il au songe ou à la vie ? Mon esprit hésita quelque temps avant de s’éveiller tout à fait. Il me semblait qu’on me portait en terre d’une manière à la fois grave et burlesque, avec des chantres