Page:Nichault Les Malheurs d un amant heureux.djvu/38

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fort de sa prétendue indifférence, je me livrai sans scrupule au sentiment que Lydie m’inspirait. Elle remplaça l’objet idéal qui enflammait déjà mon imagination. Ce culte si pur ne pouvait l’offenser ; j’y consacrai ma vie. Loin de vouloir affliger la sienne par le récit de mes souffrances, je les dévorai secrètement, et c’est lorsque j’y succombe que l’ingrate m’abandonne, et que vous approuvez sa barbarie !

— Dites plutôt son courage. Vous savez aussi bien que moi, Gustave, ce que ce départ lui coûte ; mais vous feignez d’en douter pour provoquer une nouvelle preuve de sa faiblesse. Je voulais vous épargner cette ruse indigne de votre caractère ; mais, puisque la passion vous aveugle au point de mépriser mes conseils, punissez-moi d’avoir trop compté sur votre délicatesse, en pensant que vous protégeriez contre vous-même la femme intéressante qui vous confie sa destinée. Puisque rien ne saurait vous arrêter, suivez-la dans la retraite qu’elle choisit pour cacher ses larmes ; joignez au tort de la séduire l’infamie de la compromettre ; et vous me direz alors si vous êtes plus heureux qu’aujourd’hui. Mais c’est déjà trop de m’être rendue complice de sa perte par mon imprudence, je ne le serai point de votre triomphe, et vous trouverez tout simple que ma maison n’en soit pas le témoin. Partez, puisque je ne suis plus rien pour vous, et tâchez d’oublier la douleur où vous laissez votre mère.

En finissant ces mots, madame de Révanne se leva, et sortit précipitamment de la chambre. Gustave resta quelques moments anéanti sous le poids d’un arrêt qui semblait l’exiler de la maison paternelle ; puis, revenant à lui, il s’écria sans penser qu’elle ne pouvait plus l’entendre :

— Ma mère ! et vous aussi, vous m’abandonnez !

L’accent déchirant de cette exclamation parvint jusqu’à moi, j’accourus aussitôt, et je trouvai mon maître dans un accès de désespoir impossible à décrire.

— Viens, me dit-il, traîne-moi chez ma mère.

Mais en parlant ainsi, un tremblement affreux l’empêchait de se soutenir ; il tomba sur un siége : je le conjurai de se calmer par pitié pour sa mère, qui mourrait de chagrin en le voyant dans un accès aussi violent.