Page:Nietzsche - Ainsi parlait Zarathoustra.djvu/53

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Quand Zarathoustra eut dit cela, le jeune homme s’écria avec des gestes véhéments : « Oui, Zarathoustra , tu dis la vérité. J’ai désiré ma chute en voulant atteindre les hauteurs, et tu es le coup de foudre que j’attendais! Regarde-moi, que suis-je encore depuis que tu nous es apparu ? C’est la jalousie qui m’a tué ! » — Ainsi parla le jeune homme et il pleurait amèrement. Zarathoustra, cependant, mit son bras autour de sa taille et l’emmena avec lui.

Et lorsqu’ils eurent marché côte à côte pendant quelques minutes, Zarathoustra commença à parler ainsi :

J’en ai le cœur déchiré. Mieux que ne le disent tes paroles, ton œil me dit tout le danger que tu cours.

Tu n’es pas libre encore, tu cherches encore la liberté. Tes recherches t’ont rendu noctambule et trop éveillé.

Tu veux gravir la hauteur libre et ton âme a soif d’étoiles. Mais tes mauvais instincts, eux aussi, ont soif de la liberté.

Tes chiens sauvages veulent être libres ; ils aboient de joie dans leur cave, quand ton esprit tend à ouvrir toutes les prisons.

Pour moi, tu es encore un prisonnier qui songe à la liberté : hélas! l’âme de pareils prisonniers devient prudente, mais aussi rusée et mauvaise.

Celui qui a délivré son esprit doit encore se purifier. Il reste en lui beaucoup de prison et de bourbe : il faut encore que son œil se purifie.

Oui, je connais ton danger. Mais par mon amour et mon espoir, je t’en conjure : ne jette pas loin de toi ton amour et ton espoir !

Tu te sens encore noble, et les autres aussi te sentent noble, ceux qui t’en veulent et qui te regardent d’un mau-