Page:Nietzsche - Ainsi parlait Zarathoustra (trad. Albert, 1903).djvu/211

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


tra, qui a des montagnes à déplacer, déplace aussi des vallées et des bas-fonds. » —

Et je répondis : « Ma parole n’a pas encore déplacé de montagnes et ce que j’ai dit n’a pas atteint les hommes. Il est vrai que je suis allé chez les hommes, mais je ne les ai pas encore atteints. »

Alors l’Autre reprit sans voix : « Qu’en sais-tu ? La rosée tombe sur l’herbe au moment le plus silencieux de la nuit. » —

Et je répondis : « Ils se sont moqués de moi lorsque j’ai découvert et suivi ma propre voie ; et en vérité mes pieds tremblaient alors. »

Et ils m’ont dit ceci : tu ne sais plus le chemin, et maintenant tu ne sais même plus marcher ! »

Alors l’Autre reprit sans voix : « Qu’importent leurs moqueries ! Tu es quelqu’un qui a désappris d’obéir : maintenant tu dois commander.

Ne sais-tu pas quel est celui dont tous ont le plus besoin ? Celui qui ordonne de grandes choses.

Accomplir de grandes choses est difficile : plus difficile encore d’ordonner de grandes choses.

Et voici ta faute la plus impardonnable : tu as la puissance et tu ne veux pas régner. »

Et je répondis : « il me manque la voix du lion pour commander. »

Alors l’Autre me dit encore comme en un murmure : « Ce sont les paroles les plus silencieuses qui apportent la tempête. Ce sont les pensées qui viennent comme portées sur des pattes de colombes qui dirigent le monde.