Page:Nietzsche - Ainsi parlait Zarathoustra (trad. Albert, 1903).djvu/347

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Mais, tandis qu’il était assis là, un bâton dans la main, suivant le tracé que l’ombre de son corps faisait sur la terre, plongé dans une profonde méditation, et, en vérité ! ni sur lui-même, ni sur son ombre — il tressaillit soudain et fut saisi de frayeur : car il avait vu une autre ombre à côté de la sienne. Et, virant sur lui-même en se levant rapidement, il vit le devin debout à côté de lui, le même qu’il avait une fois nourri et désaltéré à sa table, le proclamateur de la grande lassitude qui enseignait : « Tout est égal, rien ne vaut la peine, le monde n’a pas de sens, le savoir étrangle. » Mais depuis lors son visage s’était transformé ; et lorsque Zarathoustra le regarda en face, son cœur fut effrayé derechef : tant les prédictions funestes et les foudres consumées passaient sur ce visage.

Le devin qui avait compris ce qui se passait dans l’âme de Zarathoustra passa sa main sur son visage, comme s’il eût voulu en effacer des traces ; Zarathoustra fit de même de son côté. Lorsqu’ils se furent ainsi ressaisis et fortifiés tous deux, ils se donnèrent les mains pour montrer qu’ils voulaient se reconnaître.

« Sois le bienvenu, dit Zarathoustra, devin de la grande lassitude, tu ne dois pas avoir été vainement, jadis, mon hôte et mon commensal. Aujourd’hui aussi mange et bois dans ma demeure et pardonne qu’un vieillard joyeux soit assis à table avec toi ! — Un vieillard joyeux, répondit le devin en secouant la tête ; qui que tu sois ou qui que tu