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AURORE


310.

Les êtres bonasses. — Les êtres bonasses ont acquis leur caractère par la crainte perpétuelle qu’inspiraient à leurs ancêtres les empiétements étrangers, — ils atténuaient, tranquillisaient, demandaient pardon, prévenaient, distrayaient, flattaient, s’humiliaient, cachaient la douleur et le dépit, lissaient les traits de leur visage — et finalement tout ce mécanisme, fin et bien conformé, s’est transporté à leurs enfants et petits-enfants. À ceux-ci un sort plus favorable ne donna pas l’occasion d’une crainte perpétuelle : néanmoins ils jouent continuellement sur leur instrument.

311.

Ce que l’on appelle l’âme. — La somme des mouvements intérieurs qui sont faciles à l’homme, et qu’il fait par conséquent volontiers et avec grâce, cette somme est appelée âme ; — l’homme passe pour être dépourvu d’âme lorsqu’il laisse voir que les mouvementsde l’âme lui sont pénibles et durs.

312.

Les oublieux. — Dans les explosions de la passion et dans les délires du rêve et de la folie, l’homme reconnaît son histoire primitive et celle de l’humanité : il reconnaît l’animalité et ses grimaces sauvages ; alors sa mémoire revient assez loin en arrière, tandis qu’au contraire son état civilisé s’était