Page:Nietzsche - Aurore.djvu/328

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
328
AURORE

te lie la langue : oui, j’ai pitié de toi à cause de ta malice ! — Hélas ! voici que le silence grandit encore, et mon cœur se gonfle derechef : il s’effraye d’une nouvelle vérité, lui aussi ne peut pas parler, il se met de concert avec la nature pour narguer, lorsque la bouche veut jeter des paroles au milieu de cette beauté, il jouit lui-même de la douce malice du silence. La parole, la pensée même me deviennent odieuses : est-ce que je n’entends pas, derrière chaque parole, rire et l’erreur, et l’imagination, et l’esprit d’illusion ? Ne faut-il pas que je me moque de ma pitié ? que je me moque de ma moquerie ? — Ô mer ! Ô soir ! Vous êtes des maîtres malicieux ! Vous apprenez à l’homme à cesser d’être homme ! Doit-il s’abandonner à vous ? Doit-il devenir comme vous êtes maintenant, pâle, brillant, muet, immense, se reposant en soi-même ? Élevé au-dessus de lui-même ?

424

Pour qui la vérité ? — Jusqu’à présent, les erreurs ont été les puissances les plus riches en consolations : maintenant on attend les mêmes services des vérités reconnues et l’on attend un peu longtemps. Comment, les vérités ne seraient-elles peut-être justement pas à même de consoler ? — Serait-ce donc là un argument contre les vérités ? Qu’ont-elles de commun avec l’état maladif des hommes souffrants et dégénérés, pour que l’on puisse exiger qu’elles fussent utiles à ceux-ci ? On ne prouve rien contre la vérité d’une plante si l’on établit qu’elle ne saurait contribuer, en aucune façon, à