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AURORE

dere vero. Et combien encore ils ont dû souffrir tous deux dans leur fierté, de ne pas réussir verum impendere vitae ! — verum, tel que l’entendait chacun d’eux — de voir leur vie courir à côté de leur connaissance, comme un basson capricieux qui ne veut pas s’accorder avec la mélodie. — Mais la connaissance se trouverait en fâcheuse posture si elle n’était mesurée au penseur qu’autant qu’elle s’adapte à son corps ! Et le penseur serait en fâcheuse posture, lui aussi, si sa vanité était tellement grande qu’un tel ajustage serait le seul qu’il pût supporter. C’est en cela surtout que brille la plus belle vertu du grand penseur : la générosité qu’il met à s’offrir lui-même, à offrir sa propre vie en sacrifice, lorsqu’il cherche la connaissance, souvent humilié, souvent avec une suprême ironie et — en souriant.

460.

Utiliser ses heures dangereuses. — On apprend à connaître tout autrement un homme et une situation lorsque, dans chaque geste, il y a un danger au sujet du bien, de l’honneur, de la vie ou de la mort, un danger pour nous ou nos proches : Tibère, par exemple, a dû réfléchir plus profondément sur l’âme de l’empereur Auguste et le règne de celui-ci, il a dû les connaître mieux qu’il ne serait possible à l’historien le plus sage. Or nous vivons tous, comparativement, dans un état de sécurité beaucoup trop grand pour pouvoir devenir bons connaisseurs de l’âme humaine : l’un connaît par dilettantisme, l’autre par désœuvrement,