Page:Octave Mirbeau Les Mémoires de mon ami 1920.djvu/8

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plement admirable. Le reste de la journée, et toute la nuit, je les passai dans la lecture angoissante de ces pages que voici.


Aujourd’hui, je me suis regardé dans une glace. Il y a longtemps que cela ne m’était arrivé, car je fuis toutes les surfaces reflétantes où je pourrais, tout d’un coup, me trouver en face de moi-même. Parmi tous les spectacles, le spectacle de ma propre personne est celui qui me dégoûte le plus.

Aujourd’hui je me suis regardé dans une glace. C’était au détour d’une rue, devant une vitrine de magasin. Et je me suis croisé avec moi-même, comme on se croise avec un inconnu !

Ah ! le pauvre visage ! Aucun néant, aucune cendre, ne peuvent donner l’idée du pauvre visage que je suis !

Ma peau est jaune, de ce jaune malade qu’ont les plantes enfermées. Pourtant, mes pommettes conservent encore quelques zébrures d’un rose aqueux, ce qui prouve que, si délayé qu’il soit, un peu de sang circule en moi. Mes veines ne sont pas encore tout à fait des tuyaux vides. Par exemple, mes yeux sont morts ; aucun reflet ne glisse sur leurs globes éteints. Ma bouche est si mince, si desséchées sont mes lèvres qu’on dirait que jamais aucune parole ne passa sur elles. Elles sont pareilles à la margelle d’un puits dans lequel il n’y eut jamais d’eau fraîche. Mes doigts me font horreur. À force de manier de l’or, de compter de l’or, de peser de l’or, à force d’épingler des billets de banque et de ranger des titres dans des coffres de fer, mes doigts ressemblent à des serres d’oiseau de proie, même lorsqu’ils tiennent une fleur ! Et j’ai la face méfiante, le dos courbé, l’allure à la fois indolente et crispée d’un caissier !

Et c’est juste ! Quelle autre face, quel autre dos, quelle autre allure pourrais-je avoir puisque, depuis vingt-cinq ans, je suis celui qu’on nomme un caissier ? Puisque toutes les journées de ces vingt-cinq années, j’ai vu, par le rectangle grillagé d’un guichet, se succéder les mêmes figures grimaçantes et les sales passions, et les ignobles désirs, et de la vénalité, et du vol, et du crime, toutes les tares bourgeoises et tout ce que contient d’égoïsme féroce, de rapacité sournoise, de meurtre, de charité et de lâcheté, l’âme du gros