Page:Ovide - Œuvres complètes, Nisard, 1850.djvu/330

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les métamorphoses

En vain Cadmus, son aïeul, en vain Athamas et sa famille entière, condamnant sa colère, s’efforcent de le détourner de son dessein. Les conseils redoublent sa violence, elle s’accroît plus on veut l’arrêter, et ne fait que s’irriter du frein qu’on lui oppose. Ainsi j’ai vu un torrent, libre dans sa marche, s’écouler sans violence et presque sans bruit ; mais que des troncs d’arbres, que des rocs entassés opposent une digue à son passage, il écume, il bouillonne, et précipite ses flots irrités par l’obstacle même. Cependant les soldats reviennent tout sanglants ; leur maître leur demande où est Bacchus : ils répondent qu’ils ne l’ont pas vu. « Mais voici, disent-ils. un de ses compagnons, un des ministres de ses autels, tombé entre nos mains ». En même temps ils lui livrent, les mains attachées derrière le dos, un homme qui jadis avait quitté l’Étrurie pour suivre le dieu.

Penthée le regarde avec des yeux que la colère rend terribles, et bien qu’il lui en coûte de différer le supplice : « Tu vas mourir, dit-il, et ta mort servira d’exemple à tes complices : Quel est ton nom, ta famille, ta patrie ? Pourquoi es-tu devenu le ministre de ces nouveaux mystères ? » Sans crainte pour sa vie, l’étranger lui répond : « Mon nom est Acétès, et la Méonie mon pays ; je suis né de parents obscurs. Mon père ne m’a laissé ni des champs fécondés par de robustes taureaux, ni des brebis à la riche toison, ni d’autres troupeaux. Pauvre lui-même comme moi, devant sa vie à ses filets de lin et à ses hameçons, il s’occupait à tromper le poisson et à le tirer du sein de l’onde, suspendu à sa ligne et sautillant encore. Son métier faisait toute sa fortune. « Voilà, me dit-il, en me l’enseignant, voilà tous les biens que je possède, ô mon fils, héritier et successeur de mes travaux ». Et en mourant il me légua les eaux pour tout héritage : c’est donc tout ce que je puis appeler mon patrimoine. Bientôt pour ne pas rester éternellement enchaîné aux mêmes rochers, j’appris à tenir en main et à gouverner le timon des navires, à lire dans les cieux, et à connaître l’astre pluvieux de la chèvre Amalthée, la constellation de Taygète, les Hyates, l’Ourse, les demeures des vents et les ports propices aux vaisseaux. Un jour tenant la route de Délos, j’approchai des côtes de Chio ; la rame manœuvre à droite et me conduit au rivage ; je m’élance d’un bond léger, et mes pieds foulent les sables humiliés où nous passons la nuit. Aux premières lueurs de l’aurore, je me lève, j’engage mes compagnons à puiser de l’eau vive et je leur montre le chemin qui conduit aux fontaines. Je monte moi-même sur une éminence pour étudier les présages du vent ; j’appelle mes compagnons, et je retourne à mon navire. « Nous voici », s’écrie Opheltes en s’avançant le premier ; et, tout fier de la proie qu’il a trouvée dans un champ solitaire, il conduit le long du rivage un enfant d’une beauté virginale, et qui, appesanti de sommeil et de