Page:Ovide - Œuvres complètes, Nisard, 1850.djvu/398

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les métamorphoses

Éaque gémit, et, d’une voix plaintive, il ajoute : « Des commencements déplorables ont fait place à une meilleure fortune ; que ne puis-je les oublier dans le récit de nos prospérités ! Je vais en dérouler le tableau, sans vous arrêter par de longs détails. Ils ne sont plus qu’os et poussière, ceux que redemandent vos souvenirs. Faut-il qu’ils comptent pour si peu dans les pertes qui m’ont alors frappé ! Un terrible fléau accable mes états, suscité par Junon dont la vengeance poursuit l’odieuse contrée qui porte le nom de sa rivale. Tant qu’il nous parut comme un de ces maux attachés à l’humanité, et que la cause funeste d’un si grand désastre resta cachée, nous le combattîmes par les ressources de l’art ; mais sa violence triomphait de tous les secours, et l’art lui cédait la victoire. D’abord l’air, chargé d’épais brouillards, s’appesantit sur la terre, et renferma dans le sein des nuages une accablante chaleur. Quatre fois la lune, réunissant les extrémités de son disque, l’avait rempli de sa lumière ; quatre fois son disque s’était effacé par un décroissement successif, et la brûlante haleine des autans n’avait cessé de souffler la mort en tous lieux. Les poisons de l’air passèrent jusque dans les eaux des lacs et des fontaines ; les serpents erraient par milliers au milieu des campagnes incultes, et corrompaient les fleuves de leur venin. Les chiens, les oiseaux, les brebis, les bœufs, et les hôtes sauvages des forêts signalèrent la violence du mal, en succombant les premiers sous ses coups imprévus. Le malheureux laboureur s’étonne de voir tomber sous le joug ses taureaux les plus vigoureux et leur vie s’exhaler au milieu des sillons. La brebis pousse des bêlements douloureux : sa toison tombe d’elle-même, et ses flancs se dessèchent. Déchu de sa bouillante ardeur, et de la gloire que jadis il acquit dans la carrière, le coursier oublie la palme et ses anciennes victoires : il fait retentir de ses gémissements la litière où l’attend une mort sans honneur. Le sanglier ne se souvient plus de sa fureur, ni la biche de sa vitesse ; l’ours ne songe plus à fondre sur les troupeaux. Tout languit, et les forêts, les campagnes, les routes, sont jonchées de cadavres hideux, qui répandent dans l’air des vapeurs empestées. Qui le croirait ? ni les chiens, ni les oiseaux de proie, ni les loups avides n’osent y toucher : réduits en poussière, ils exhalent des miasmes qui sèment au loin la contagion. Le fléau frappe de coups plus terribles les tristes habitants des campagnes ; bientôt il établit son empire dans l’enceinte de cette vaste cité. D’abord il dévore les entrailles, et sa flamme cachée se révèle par l’ardeur du visage et par une pénible respiration ; la langue est âpre et s’enfle, la bouche aride s’ouvre à des vents brûlants et n’aspire en haletant que des vapeurs malfaisantes ; le malade ne peut endurer ni sa couche, ni le voile le plus léger ; c’est sur la terre qu’il étend ses membres desséchés ; mais le corps, loin de se rafraîchir par le con-