Page:Ovide - Œuvres complètes, Nisard, 1850.djvu/453

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les métamorphoses

Ah ! la nature permet-elle d’ajouter foi à la réalité d’un tel crime ! Ô Peuples de l’Ismarie, ô mes frères, je vous en félicite ; j’en félicite la terre que nous habitons ; nous sommes loin des lieux maudits, théâtre de ces épouvantables scènes. Le précieux amome, le cinname, le nard embaumé, l’encens que distille un bois aride, peuvent orner le sein de la fertile Arabie. Eh ! ne produit-elle point l’arbre de Myrrha ? C’est payer trop cher une nouvelle parure. Non, ce n’est point l’amour qui te blessa de ses traits ; il s’en défend, Myrrha. Sa torche n’est point complice de ta flamme incestueuse. Non, c’est un brandon du Styx qui l’alluma en toi ; non, c’est la bouche empoisonnée de l’une des furies qui le souffla dans ton sein ! On est criminel de haïr un père : mais un tel amour ! c’est un forfait bien plus détestable que ta haine. Toute une élite de princes est là qui recherche ta main ; toute la jeunesse de l’Orient se dispute l’honneur de partager ta couche ; choisis entre tous, Myrrha, prends l’un d’eux ; prends, mais excepte quelqu’un dans le nombre.

Myrrha le sent bien : elle combat cet horrible amour. « Hélas ! dit-elle, ou laissé-je égarer mes vœux et mon esprit ? Ô dieux ! que j’implore, ô Piété, ô droits sacrés de la nature, prévenez un tel attentat. Souffrirez-vous un si grand crime ? Mais est-ce un crime en effet ? Non, le sang ne condamne point les feux dont je brûle. Eh ! les animaux ne s’assemblent-ils pas sans choix ? Est-ce une honte pour la génisse de s’unir avec son père ? Le coursier prend sa fille pour compagne, le bélier rend féconde la brebis qui l’a mis au jour, l’oiseau dépose dans le sein maternel le germe qui doit le reproduire. Heureux privilège ! l’homme s’est fait des lois bizarres dont la jalouse rigueur défend ce que la nature autorise ; et pourtant, on l’assure, il est des contrées où le fils et la mère, le père et la fille, enchaînés par un double lien, voient l’amour accroître leur tendresse. Hélas ! que ne suis-je née en ces lieux ! C’est le hasard qui m’opprime, le hasard de la naissance. Mais pourquoi retomber dans mes funestes pensées ? Loin de moi, désirs illégitimes ! Oh ! il mérite d’être aimé, mais d’être aimé comme un père. Eh quoi ! si je n’étais pas la fille de Cinyre, du noble Cinyre, je pourrais dormir dans ses bras. Ainsi donc c’est parce qu’il m’est tout qu’il ne m’est rien. Tout mon malheur est de lui tenir de trop près. Une étrangère serait plus heureuse. Ah ! fuyons, quittons les champs de la patrie ! Étouffons mon crime et mon amour ! Mais une illusion décevante me retient. Être là, auprès de Cinyre, le voir, le toucher, lui parler, sentir sa bouche sur la mienne, c’est beaucoup à défaut d’autre espérance. D’autre espérance ! Et que peux-tu prétendre au delà, fille impie ? Quoi ! ces noms, ces droits que tu profanes, ne les connais-tu pas ? Dis, seras-tu la rivale de ta mère, la fille de ton amant, la