Page:Pétrarque - Mon secret, 1898.pdf/104

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prends à témoin ceux qui, à force de labeurs, sont arrivés au pinacle et qui ont maudit aussitôt le trop facile accomplissement de leurs vœux. Cette vérité devrait être connue de tout le monde, et principalement de toi, à qui une longue expérience a démontré que le rang suprême, entouré de peines et de soucis, est tout à fait digne de pitié. Il s’ensuit qu’aucun degré n’est exempt de plainte, puisque ceux qui ont obtenu ce qu’ils désirent et ceux qui ont échoué manifestent un juste motif de se lamenter. Les uns prétendent qu’ils ont été déçus, les autres qu’ils ont été négligés. Suis donc le conseil de Sénèque : En voyant combien de gens te précèdent, songe combien de gens te suivent. Si tu veux être reconnaissant envers Dieu et envers la vie, songe à tous ceux que tu as dépassés, et, comme dit le même philosophe au même endroit, assigne-toi un but que tu ne puisses pas franchir quand tu le voudrais.

Pétrarque. J’ai assigné depuis longtemps à mes désirs un but déterminé et, si je ne me trompe, très modeste ; mais, au milieu des mœurs effrontées et impudentes de mon siècle, quelle place y a-t-il pour la modestie que l’on qualifie de paresse et de lâcheté ?

S. Augustin. Ton esprit peut-il être ébranlé par l’opinion du vulgaire, dont le jugement n’est jamais droit, qui ne nomme jamais les choses par leur nom ? Mais, si j’ai bonne mémoire, tu avais coutume de la mépriser.