Page:Pétrarque - Mon secret, 1898.pdf/106

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et la foudre frappe le sommet des monts[1]. Hélas ! cette médiocrité je n’en ai jamais joui.

S. Augustin. Et si ce que tu prends pour la médiocrité est au-dessus de toi ? Si depuis longtemps tu as joui de la vraie médiocrité ? Si tu en as joui abondamment ? Si tu l’as laissée bien loin derrière toi, et si, pour beaucoup de gens, tu es un objet d’envie plutôt que de mépris ?

Pétrarque. En fût-il ainsi, je ne laisse pas de voir le contraire.

S. Augustin. Une fausse opinion est précisément la cause de tous les maux et principalement de celui-là. Il faut donc fuir cette Charybde, comme dit Cicéron, à force de rames et de voiles[2].

Pétrarque. De quel côté fuir ? Où diriger la proue ? Enfin, que voulez-vous que je pense, sinon ce que je vois ?

S. Augustin. Tu vois du côté où se portent tes yeux. Si tu regardes en arrière, tu verras qu’une foule innombrable te suit, et que tu es un peu plus près du premier rang que du dernier ; mais l’orgueil et l’entêtement ne te permettent pas de tourner les yeux en arrière.

Pétrarque. Je l’ai fait pourtant quelquefois, et j’ai remarqué que beaucoup de gens venaient derrière moi. Je ne rougis point de ma condition, mais je me plains de tant de soucis ; je regrette, pour me servir encore d’un mot d’Horace, de vivre

  1. Odes, II, 10, 9-12.
  2. Tusculanes, III, 11.