Page:Palante - La Sensibilité individualiste, Alcan, 1909.djvu/42

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jamais dépasser les limites des rapports de cérémonie et dont l’attention perpétuellement à l’affût ne cherche qu’à découvrir chez des camarades le point faible dont ils pourraient tirer parti. Voilà ce qu’on appelle la camaraderie, la fameuse camaraderie si vantée dans l’armée. — Vivre réunis dans les mêmes conditions, être contraints de se fréquenter continuellement, de sortir de compagnie, d’observer les uns vis-à-vis des autres les formes extérieures d’une élégante politesse, paraître ensemble au service, au casino et dans tous les établissements possibles, voilà ce qu’on entendait par la camaraderie… Mais que faisait-on du besoin d’intimité des sentiments, de cordialité réciproque et de l’affection qui doit porter chacun à aider son voisin, sans jamais chercher à lui nuire et à lui jouer de mauvais tours ? À ce point de vue, il devenait dérisoire, ce beau mot de « camaraderie », et combien vide de sens !… » La camaraderie n’est qu’une forme de l’esprit de caste, avec ses exigences, ses ostracismes, ses jalousies, ses défiances et ses susceptibilités ombrageuses. — Au fond de toute camaraderie, de toute sociabilité grégaire se trouve un sentiment commun et fondamental : la peur. Peur de l’isolement ; peur du groupe et de ses sanctions ; peur de l’imprévu. Contre cet imprévu, contre les hostilités possibles, un cherche un recours dans le voisin : « on se serre les coudes », suivant l’expression courante qui exprime si bien ce besoin de sociabilité veule et peureuse. Maupassant note cette « jalousie soupçonneuse, contrôleuse, cramponnante des êtres qui se