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LE ROMAN DES QUATRE

sant mine de s’y intéresser énormément. C’est dire que bientôt, nous fûmes une paire d’amis.

Un jour, il me demanda : « Dites donc, pourriez-vous m’organiser une compagnie ? »

— Mais certainement.

— J’ai des amis qui désireraient faire quelques placements en votre pays. Qu’en pensez-vous ?

— Placements hypothécaires ? dis-je avec ma bonhommie professionnelle, anxieux de voir un client placer ses fonds en des entreprises de tout repos.

— Non, placements miniers…

— Mais oui ! Venez me voir un de ces jours, à mon bureau. Comme une malheureuse truite venait de happer ma mouche, je m’empressai de tirer ma ligne et la conversation en resta là.

Aussi, le mardi suivant, le soir même de la disparition de Mouton, ne fus-je pas peu surpris de recevoir un appel téléphonique « longue Distance » de mon ami de rencontre.

— Alloo ! C’est vous, Notaire ?

— Oui, c’est moi, qui parle ?

— Votre compagnon de pêche. Je descends à Montréal en auto ce soir, pourriez-vous me recevoir vers minuit ?

— Mais certainement.

— À bientôt alors.

Recevoir un client vers minuit à mon bureau n’était certes pas une affaire tellement rare que je dusse m’en étonner : mais que ce client, avec qui j’avais paisiblement pêché la truite l’avant-veille et qui ne m’avait alors parlé aucunement de ses projets, m’arrivât en pleine nuit après avoir parcouru plus de soixante milles, cela passait les bornes du naturel. Quels originaux que ces américains ! me dis-je.

Il était juste minuit cinq quand le timbre résonna.

— Bonsoir, Notaire, je ne vous dérange pas trop ?

— Mais non, mais non, charmé de vous recevoir, mon cher ami. Et comment mord la truite ?

— Je vous avoue que lorsque je suis seul, je deviens pêcheur plus que médiocre. D’ailleurs, j’ai actuellement en tête des occupations plus sérieuses. Vous rappelez-vous ce dont je vous ai parlé l’autre jour ?

— L’incorporation de votre compagnie ?

— C’est bien cela. Mes amis me pressent d’agir. Voudriez-vous vous mettre à l’œuvre ?

— Je ne demande pas mieux. Vous désirez les pouvoirs ordinaires des compagnies de mines, n’est-ce pas ?

— Exactement. J’aurai besoin de cette charte dans un délai de dix jours au plus. Croyez-vous pouvoir me l’obtenir ?

— J’en suis positif. Les noms des Directeurs provisoires ?

— Vous, votre clerc, votre dactylographe… comme vous m’avez dit avoir l’habitude de le faire.

— Le siège social ?

— À Montréal, en votre bureau jusqu’à nouvel ordre, si vous n’y voyez pas d’inconvénient.

— Aucun. Et le capital action ?

— Vingt-cinq millions.

— « Vingt-cinq millions ? » À l’énoncé de ce chiffre fabuleux je demeurai un moment ébahi. Songez donc, moi qui n’étais alors habitué qu’à incorporer pour le compte de clients frisant la banqueroute de modestes corporations qui leur permettraient de sauver quelques bribes du naufrage ! J’en eus presque le vertige et, inconsciemment, je faisais en mon esprit le calcul de l’honoraire fabuleux que ce travail allait me rapporter. Mon compagnon m’examinait avec un sourire ironique ? Enfin je me fis violence.

— Le nom corporatif ?

— « La Digue Dorée, Incorporée ».

— La Digue Dorée ? Mais n’avez-vous pas peur que ce nom n’en évoque un autre dont vous ne devez pas ignorer la triste célébrité ?

— Au contraire. Songez à toute la publicité faite autour du nom « La Ligue Dorée ». Or, de la Ligue à la Digue, il n’y a qu’un coup de D. Et il n’est pas impossible de jouer ce coup.

— Savez-vous que vous avez eu là une idée fameuse ?

— Plus que vous ne pensez, ajouta-t-il avec son sourire ironique. Allons, je veux retourner à Val Morin ce soir même, il faut me presser. Voici une somme de mille piastres comme arrhes sur vos honoraires, Notaire, nous réglerons le solde quand tout sera terminé. Mais avant de vous quitter, il est deux promesses que je veux obtenir de vous. D’abord, promptitude. Il me faut cette charte dans un délai de dix jours, c’est essentiel et puis, je veux votre