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LE ROMAN DES QUATRE

— Je viens de recevoir une lettre de mon fiancé, il vit, Notaire, il vit ! Pour la première fois depuis de longs mois, j’ai la certitude absolue qu’il vit !…

— Je suis heureux, Mademoiselle, très heureux ; mais enfin, je ne vois pas en quoi je puis…

— Voici ce qu’il m’écrit, Notaire :


« Ma chère Jeannette,

« Encore quelques jours d’épreuve et enfin le grand bonheur promis. Quoiqu’il arrive, ayez confiance au Notaire Desgrèves et faites ce qu’il vous dira de faire.

« À vous pour toujours. »

— Si vous saviez, Notaire comme je suis heureuse ? Parlez-moi de lui ?

— De qui ?

— De mon fiancé, de mon cher Germain !

— Comment pourrais-je vous parler de lui puisque je ne le connais pas…

— Il est impossible que vous ne le connaissiez pas, Notaire, car alors, comment pourrait-il me commander d’avoir confiance absolue en vous ?

— C’est toutefois l’entière vérité… À moins que… mais non, c’est impossible… absolument impossible… et cependant…

— Vous dites ?

— Vous me faites divaguer, Mademoiselle ; mais enfin, quel âge a votre fiancé ?

— Il a vingt-sept ans. Il est grand, élancé, il a le teint bronzé, la chevelure noire…

— A-t-il sa barbe ?

— Non, pas même une moustache…

— Mon homme porte une moustache, mais enfin, cela ne prouve rien et par ailleurs… Mademoiselle, êtes-vous bien certaine que cette lettre vous vienne de votre fiancé ?

— Mais oui, je vous assure que je connais l’écriture de mon Germain !

— Comment ! cette lettre est écrite de sa main ? Laissez-moi voir ?

— Tenez !

L’émotion que je ressentis en parcourant ces quelques lignes fut une des plus grosses de ma vie, elles m’apportaient la certitude que mon hypothèse était fondée.

— Mademoiselle, je suis maintenant absolument certain d’avoir le mot de l’énigme qui nous occupe.

— Quelle énigme ?

— L’énigme qui entoure la disparition de votre fiancé, sa séquestration loin de vous, de toute l’affaire Lafond enfin.

— Et ce mot, c’est ?

Je pris ma plume et sur le buvard de mon bureau, je traçai un mot de neuf lettres. Avant même que j’aie terminé, la jeune fille avait deviné le mot.

— Comment ? Vous croyez ?

— J’en ai la certitude absolue. Il y a dans cette affaire trop de choses incompréhensibles et souvent illogiques, une intrigue qui se développe avec une lenteur trop savamment combinée pour que ce soit naturel. D’ailleurs, nous n’allons pas tarder à voir nos conclusions confirmées. Tel que vous le dit votre fiancé, d’ici quelques jours, la lumière sera faite pleine et entière.

— Dieu vous entende, Notaire. Voici ma carte, si vous désirez me voir, vous n’aurez qu’à me téléphoner. Au revoir, Notaire.

— Au revoir, Mademoiselle. En vous quittant je vous dis comme votre fiancé : « Ayez confiance, l’épreuve tire à sa fin. »


VIII


Chacun se rappelle comment après cette première lettre du financier Morin, les événements se précipitèrent chaque jour plus sensationnels. L’incident auquel j’avais été mêlé et le bruit fait autour de mon humble personne furent bien vite relégués au troisième plan devant la nouvelle pâture offerte à la passion populaire.

D’ailleurs, Morin n’était pas un étranger en ce drame mystérieux, il était le protecteur inconnu, le bienfaiteur fantôme qui avait toujours surveillé Jeannette Chevrier. En maintes circonstances on avait pressenti son influence tutélaire, depuis le début de l’aventure, il avait promis à l’orpheline « un grand bonheur » et, s’il avait si longtemps persisté à demeurer dans l’ombre, c’est qu’il devait avoir pour ce faire de graves raisons : mais s’il entrait maintenant en lice, s’il attaquait de front Landry et ses suppôts, s’il promettait, pour une date déterminée, la mise en liberté de Lafond, c’est qu’il avait la certitude qu’à cette date l’ingénieur serait rendu à sa fiancée.

D’ailleurs, dans le numéro de la « Nation » du lendemain, le financier revenait à la charge et semblait vouloir mener l’attaque rondement.


« Mon cher Landry,

« Je vois que tu as pris communication de ma lettre d’hier. D’ailleurs, j’étais absolument certain que tu en prendrais connaissance, car tu lis tous les journaux afin de te tenir au courant de la fameuse affaire Lafond et des dangers qui pourraient menacer tes pro-