Page:Paris, Paulin - Nouvelle étude sur la Chanson d’Antioche.djvu/28

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analogue. Il ne fut pas assurément le seul, au milieu de tant de jongleurs, qui entreprit de célébrer les héros de la Croisade : mais on doit conjecturer que sa chanson, faite pour être d’abord chantée en Syrie, obtint en France une autorité qui fut refusée à ses rivales. Elle raconte avec un peu plus d’indépendance. Si le trouvère montre contre le comte de Blois une animosité plus vive et plus suivie que ne l’a fait Tudebode, il partage l’irritation de l’armée contre les autres fugitifs d’Antioche, tout en s’abstenant de nommer Guillaume de Melun, Gui Troussel et Guillaume de Grentemesnil, dont il avait précédemment signalé les prouesses. D’ailleurs, il n’a pas craint d’étaler la barbarie sauvage des Tafurs ; il a blâmé la conduite de Baudouin de Boulogne à l’égard de Tancrède, et plus tard celle de Tancrède à l’égard de Baudouin. Il a mentionné la retraite précipitée de Bohemond devant les Turcs faisant main basse sur ceux qu’il avait conduits au port Saint-Siméon. Il nous le montre hésitant à gravir l’échelle d’Antioche qu’il eût dû le premier à franchir. Enfin, et c’est là ce qui nous intéresse le plus, il entre dans des détails qu’on ne pouvait guère attendre des chroniqueurs ecclésiastiques. Ainsi, quand les Croisés, mourants de faim, prennent le parti désespéré d’aller provoquer l’innombrable armée persane, il nous parle des femmes et des filles des Croisés prêtes à suivre leurs époux, leurs amis, leurs frères :

Les dames qui alerent Nostre Seigneur servir,
Au milieu d’Antioche vont lor consaus tenir :
Si dist li une à l’autre : « Nel vous quiers à mentir,
Nos seigneurs vont là fors pour les Turs envaïr :
Mais se Dieus ce consent qu’il i doivent morir,
Cil gloton nous prenront, si nous feront honir ;
Mius est qu’ensemble alons le martire soufrir. »
Toutes crient ensemble : « Ci soit ! A Dieu plaisir ! »
Aus ostieus sont corutes, por les bordons saisir ;
En son lient lor guimples, por au vent refremir.
Les plusors vont les pieres sur les mances coillir,
Les autres de douce aigue font les bouciaus emplir.