Page:Parran - Romantiques, Pétrus Borel, Alexandre Dumas, 1881.djvu/13

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.
— 3 —


n’est pas ordinaire, entre jeunes gens à peu près de même âge. Il parlait bien, d’une façon étrange et paradoxale, avec des mots d’une bizarrerie étudiée et une sorte d’âpreté éloquente ; il n’en était pas encore aux hurlements à la lune du lycanthrope et ne montait pas trop à la gorge du genre humain. Nous le trouvions très fort, et nous pensions qu’il serait le grand homme spécial de la bande. — Les Rhapsodies s’élaboraient lentement et dans une ombre mystérieuse, pour éclater en coup de foudre et aveugler, ou tout au moins éblouir, la bourgeoisie stupéfiée. »

Ces prévisions du cénacle sur l’avenir de Pétrus Borel ne devaient pas se réaliser ; les qualités ou les défauts, comme on voudra, par lesquels un homme se pousse dans le monde lui manquaient absolument. La lycanthropie, qui peut inspirer quelques boutades vigoureuses, n’en est pas moins un état maladif de l’esprit, amenant, lorsqu’il se prolonge, la stérilité. Aigri, fatigué, vaincu, Pétrus Borel se retirait de la lutte, alors que ses compagnons de la première heure, la plupart moins bien doués, s’établissaient victorieux sur les positions conquises.

Son aversion pour les bourgeois éclate dans la préface des Rhapsodies :

« J’ai leur signalement, dit-il : front déprimé, ou étranglé comme par des forceps, cheveux filasseux, de chaque côté des joues, une lanière de coenne poilue, un col de chemise ensevelissant la tête, formant un double triangle de toile blanche, chapeau en tuyau de poële, habit en sifflet et parapluie. »

Voici la part du roi :

« Un homme ayant pour légende et exergue : Dieu soit loué et mes boutiques aussi. »

Dans Champavert (1833), la plus étrange et la plus saisissante de ses œuvres, Pétrus Borel est devenu l’exaspéré, le lycanthrope ; il s’appelle lui-même de ce nom et date ses lettres à ses amis de Lycanthropolis.

Le roman de Madame Putiphar (1839) est écrit avec moins de violence, mais avec le même sentiment de misanthropie désespérée, évidemment sincère ; nous possédons une suite de lettres intimes, écrites à cette époque par Pétrus Borel à Philothée O’Neddy ; elles respirent une fierté dans la mauvaise