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EXTRAITS DES LETTRES Ã MADEMOISELLE DE ROANNEZ.

M. du Gas m’a parlé ce matin de votre lettre avec autant d’étonnement et de joie qu’on en peut avoir : il ne sait où vous avez pris ce qu’il m’a rapporté de vos paroles ; il m’en a dit des choses surprenantes et qui ne me surprennent plus tant. Je commence à m’accoutumer à vous et à la grâce que Dieu vous fait, et néanmoins je vous avoue qu’elle m’est toujours nouvelle, comme elle est toujours nouvelle en effet. Car c’est un flux continuel de grâces, que l’Écriture compare à un fleuve, et à la lumière que le soleil envoie incessamment hors de soi, et qui est toujours nouvelle, en sorte que, s’il cessoit un instant d’en envoyer, toute celle qu’on auroit reçue disparoîtroit, et on resteroit dans l’obscurité.

Il m’a dit qu’il avoit commencé à vous répondre, et qu’il le transcriroit pour le rendre plus lisible, et qu’en même temps il l’étendroit. Mais il vient de me l’envoyer avec un petit billet, où il me mande qu’il n’a pu ni le transcrire ni l’étendre ; cela me fait croire que cela sera mal écrit. Je suis témoin de son peu de loisir, et du désir qu’il avoit d’en avoir pour vous.

Je prends part à la joie que vous donnera l’affaire des… car je vois bien que vous vous intéressez pour l’Église ; vous lui êtes bien obligée. Il y a seize cents ans qu’elle gémit pour vous. Il est temps de gémir pour elle, et pour nous tout ensemble, et de lui donner tout ce qui nous reste de vie, puisque Jésus-Christ n’a pris la sienne que pour la perdre pour elle et pour nous.


2.

Il me semble que vous prenez assez de part au miracle pour vous mander en particulier que la vérification en est achevée par l’Église, comme vous le verrez par cette sentence de M. le grand vicaire.

Il y a si peu de personnes à qui Dieu se fasse paroître par ces coups extraordinaires, qu’on doit bien profiter de ces occasions, puisqu’il ne sort du secret de la nature qui le couvre que pour exciter notre foi à le servir avec d’autant plus d’ardeur que nous le connoissons avec plus de certitude.

Si Dieu se découvroit continuellement aux hommes, il n’y auroit point de mérite à le croire ; et s’il ne se découvroit jamais, il y auroit peu de foi. Mais il se cache ordinairement, et se découvre rarement à ceux qu’il veut engager dans son service. Cet étrange secret, dans lequel Dieu s’est retiré, impénétrable à la vue des hommes, est une grande leçon pour nous porter à la solitude loin de la vue des hommes. Il est demeuré caché, sous le voile de la nature qui nous le couvre, jusques à l’incarnation ; et quand il a fallu qu’il ait paru, il s’est encore plus caché en se couvrant de l’humanité. Il étoit bien plus reconnoissahle quand il étoit invisible, que non pas quand il s’est rendu visible. Et enfin, quand il a voulu accomplir la promesse qu’il fit à ses apôtres de demeurer avec les hommes jusqu’à son dernier avènement, il a choisi d’y demeurer dans le plus étrange et le plus obscur secret de tous, qui sont les espèces de l’eucharistie. C’est ce sacrement que saint Jean appelle dans l’Apocalypse[1] une manne cachée ; et je crois qu’Isaïe le voyoit en cet état,

  1. II, 17.