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EXTRAITS DES LETTRES

faire : cette peine temporelle garantiroit de l’éternelle, par les mérites infinis de Jésus-Christ, qui la souffre et qui se la rend propre ; c’est ce qui doit la consoler. Notre joug est aussi le sien, sans cela il seroit insupportable. « Portez, dit-il, mon joug sur vous. » Ce n’est pas notre joug, c’est le sien, et aussi il le porte. « Sachez, dit-il, que mon joug est doux et léger[1]. » Il n’est léger qu’à lui et à sa force divine. Je lui voudrois dire qu’elle se souvienne que ces inquiétudes ne viennent pas du bien qui commence d’être en elle, mais du mal qui y est encore et qu’il faut diminuer continuellement ; et qu’il faut qu’elle fasse comme un enfant qui est tiré par des voleurs d’entre les bras de sa mère, qui ne le veut point abandonner ; car il ne doit pas accuser de la violence qu’il souffre la mère qui le retient amoureusement, mais ses injustes ravisseurs. Tout l’office de l’Avent est bien propre pour donner courage aux foibles, et on y dit souvent ce mot de l’Écriture : « Prenez courage, lâches et pusillanimes, voici votre rédempteur qui vient[2] ; » et on dit aujourd’hui à Vêpres : « Prenez de nouvelles forces, et bannissez désormais toute crainte ; voici notre Dieu qui arrive, et vient pour nous secourir et nous sauver. »


9.

Votre lettre m’a donné une extrême joie. Je vous avoue que je commençois à craindre, ou au moins à m’étonner. Je ne sais ce que c’est que ce commencement de douleur dont vous parlez ; mais je sais qu’il faut qu’il en vienne. Je lisois tantôt le XIIIe chapitre de saint Marc en pensant à vous écrire, et aussi je vous dirai ce que j’y ai trouvé. Jésus-Christ y fait un grand discours à ses apôtres sur son dernier avénement ; et comme tout ce qui arrive à l’Église arrive aussi à chaque chrétien en particulier, il est certain que tout ce chapitre prédit aussi bien l’état de chaque personne qui, en se convertissant, détruit le vieil homme en elle, que l’état de l’univers entier, qui sera détruit pour faire place à de nouveaux cieux et a une nouvelle terre, comme dit l’Écriture[3]. Et aussi je songeois que cette prédiction de la ruine du temple réprouvé, qui figure la ruine de l’homme réprouvé qui est en chacun de nous, et dont il est dit qu’il ne sera laissé pierre sur pierre, marque qu’il ne doit être laissé aucune passion du vieil homme ; et ces effroyables guerres civiles et domestiques représentent si bien le trouble intérieur que sentent ceux qui se donnent à Dieu, qu’il n’y a rien de mieux peint.

Mais cette parole est étonnante : « Quand vous verrez l’abomination dans le lieu où elle ne doit pas être, alors que chacun s’enfuie sans rentrer dans sa maison pour reprendre quoi que ce soit. » Il me semble que cela prédit parfaitement le temps où nous sommes, où la corruption de la morale est aux maisons de sainteté, et dans les livres des théologiens et des religieux où elle ne devroit pas être. Il faut sortir après un tel désordre, et malheur à celles qui sont enceintes ou nourrices en ce temps-là, c’est-à-dire à ceux qui ont des attachemens au monde qui les y retiennent ! La parole d’une sainte est à propos sur ce sujet : qu’il ne faut pas examiner si on a vocation pour sortir du monde,

  1. Matth., XI, 29 30.
  2. Isaïe. XXXV, 4.
  3. Ibid, LXV, 17 ; LXVI. 29.