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LETTRE

et que pour cela il ne se soit pas contenté de dire : « Si quelqu’un dit que les commandemens sont impossibles aux justes, qu’il soit anathème ; » mais il dit : « Si on dit que les commandemens sont impossibles au juste qui est constitué sous la grâce, qu’il soit anathème ; » afin qu’on ne pût pas croire qu’il parlât de cette possibilité pélagienne ; et qu’il parût clairement qu’il ne combat que ceux qui disent que les commandemens sont impossibles aux justes, même avec la grâce et dans le temps où ils sont constitués sous la grâce, pour user de ses termes : car le concile ayant dit « justifié, » n’auroit pas ajouté, « et constitué sous la grâce, » sinon pour rendre son intention plus manifeste et son sens sans équivoque ; vu que les canons sont toujours conçus en des termes très-courts et très-serrés.

Je vous laisse donc à juger combien ceux-là sont destitués de force, qui en cherchent dans ce chapitre du concile ; et quoique ceci suffise pour répondre à ce que vous me demandez, j’y joindrai pourtant une autre preuve, pour vous satisfaire plus pleinement. Ces paroles, « les commandemens ne sont pas impossibles aux justes, » étant prises de saint Augustin, qui est cité à la marge du concile, on ne doit pas penser qu’elles y aient été employées dans un sens contraire à celui de saint Augustin ; car on n’a rapporté ses paroles que pour rapporter son sens, puisque autrement ce seroit agir de mauvaise foi.

Or que saint Augustin ait jamais entendu autre chose par ces paroles, toutes les fois qu’il en a usé, sinon ce que fait le concile en cet endroit, il ne faut qu’avoir jeté les yeux dans ses ouvrages pour en être éclairci. Je crois qu’il ne l’a presque jamais dit sans l’avoir expliqué de la sorte ; c’est-à-dire que les commandemens ne sont pas impossibles à la charité, et que la seule raison pour laquelle ils sont donnés, est pour faire connaitre le besoin qu’on a de recevoir de Dieu cette charité. C’est ainsi qu’il dit : « Dieu juste et bon n’a pu commander les choses impossibles » (Aug. De nat. et gratia, cap. lxix) ; ce qui nous avertit de faire ce qui est facile, et de demander ce qui est difficile ; car toutes choses sont faciles à la charité ; et ailleurs : « Qui ne sait que ce qui se fait par amour, n’est pas difficile ? (De perfect. just., cap. x.)

Il seroit inutile de rapporter plus de passages, mais, après vous avoir montré que le concile n’a pas entendu que les justes ont le pouvoir prochain d’observer les commandemens à l’avenir, il vous sera bien aisé de voir qu’il n’a pu le prétendre, et qu’ainsi non-seulement il ne l’a pas fait, mais qu’il n’a pu le faire.

C’est ce qui paroît manifestement par le canon 22 ; car puisqu’il défend, sous peine d’anathème, de dire que tous les justes ont le pouvoir de persévérer dans la justice, cela n’emporte-t-il pas nécessairement que tous les justes n’ont pas le pouvoir prochain d’observer les commandemens à l’instant suivant, puisqu’il n’y a aucune différence entre avoir le pouvoir d’observer les commandemens à l’instant suivant, et avoir le pouvoir de persévérer dans la justice, puisque persévérer dans la justice n’est autre chose qu’observer les commandements à l’instant suivant ?

Cette définition de ce 22e canon emporte aussi nécessairement que