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SUR LES COMMANDEMENS DE DIEU.

aucun sens, être attribuée à la seule volonté de l’homme, à l’exclusion de celle de Dieu.

Car, quand on dit que l’action vient de notre volonté, on considère la volonté humaine comme cause seconde, mais non pas comme première cause ; mais, quand on cherche la première cause, on l’attribue à la seule volonté de Dieu, et on exclut la volonté de l’homme. C’est ainsi que saint Paul ayant dit : « J’ai travaillé plus qu’eux tous, » il ajoute : « Non pas moi, c’est-à-dire je n’ai point travaillé, mais la grâce qui est avec moi a travaillé. Par où l’on voit qu’il attribue son travail à sa volonté, et qu’il le refuse à sa volonté, suivant qu’il en cherche, ou la cause seconde, ou la première cause, mais jamais à soi seul ; au lieu qu’il le donne à la seule grâce. C’est ainsi qu’il dit : « Je vis, non pas moi, mais Jésus-Christ en moi. » Il dit donc : « Je vis, » et il ajoute, « Je ne vis pas ; » tant il est vrai que la vie est de lui, et qu’elle n’est pas de lui, suivant qu’il veut en marquer ou la cause seconde, ou la cause première. Mais, à proprement parler, il attribue cette vie à Jésus-Christ, et jamais à lui seul.

Voilà l’origine de toutes ces contrariétés apparentes, que l’incarnation du Verbe, qui a joint Dieu à l'homme, et la puissance à l'infirmité, a mises dans les ouvrages de la grâce.

Vous ne vous étonnerez pas après cela de voir dans saint Augustin de ces contrariétés pareilles à celles de l’Écriture. Je ne vous en marquerai qu’un ou deux des principaux endroits, comme celui-ci : « Cette lumière ne repaît pas les yeux des animaux brutes, mais les cœurs purs de ceux qui croient en Dieu, et qui se convertissent de l’amour des choses visibles à l’accomplissement des préceptes ; ce que tous les hommes peuvent, s’ils veulent. » Qui ne croiroit qu’en cela saint Augustin est d’accord avec Pélage ? Car cet hérétique n’a jamais rien dit de plus formel pour les forces de la liberté ; et cependant saint Augustin trouve cette expression si équivoque, qu’il juge qu’elle peut avoir un sens très-conforme à sa prétention : mais parce qu’elle est aussi capable d’un mauvais sens, il la rétracte et la retouche en cette sorte en ses Rétractations : « Que les nouveaux hérétiques pélagiens ne pensent pas que cela les favorise ; cela est entièrement véritable, que tous les hommes peuvent, s’ils veulent ; mais la volonté est préparée par le Seigneur, et est augmentée par le don de la charité, en sorte qu’ils le puissent ; ce que je n’avois pas dit en cet endroit, parce que cela n’y étoit pas nécessaire à la question. » Par où l’on voit en passant, quand il est échappé à saint Augustin des expressions de cette sorte en des occasions où il n’étoit pas nécessaire de les expliquer, combien il est ridicule de détourner ces termes équivoques aux sens tout contraires à ses principes ; et l’on voit en même temps que le sens catholique de ces paroles est qu’on peut garder les commandemens, si on le veut, et au cas que le don de la charité nous en donne le vouloir.

Cet autre endroit est de la même sorte : « Personne ne peut faire le bien s’il ne change sa volonté : ce que le Seigneur nous a appris être en notre puissance, lorsqu’il a dit : « Ou faites l’arbre bon, et son fruit sera bon ; ou faites l’arbre mauvais, et son fruit sera mauvais. »