Page:Peguy oeuvres completes 05.djvu/47

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On jeûnerait tout le temps si ça servait une fois. On jeûnerait tout le temps si ça servait jamais.


Hauviette

— Ni les embêtements de demain, ni les embêtements d’hier : aujourd’hui seulement les embêtements d’aujourd’hui. Il faut prendre le temps comme il vient, même le temps des autres. Il faut prendre le temps comme le bon Dieu nous l’envoie, même comme il l’envoie aux autres, comme il nous envoie le temps des autres.


Jeannette

— Leur père a été tué par les Bourguignons. Hélas, hélas, ce n’est pas même par les Anglais. On n’a pas besoin des Anglais. Pour massacrer les Français. Leur mère, hélas leur mère. Tous les deux ils ont échappé ils ne savent pas comment. Ils ne le sauront jamais. C’est le plus vieux qui m’a dit tout ça, quand il a eu fini de manger. Avant de repartir.

Un silence bref.

Les voilà repartis sur la route affameuse. Dans la poussière, dans la boue, dans la faim. Dans l’avenir, dans la détresse, dans l’anxiété de l’avenir. Qui leur donnera, mon Dieu qui leur donnera le pain de chaque jour. Mais au contraire ils marcheront dans la détresse et dans la faim de chaque jour. Ils pleuraient encore en riant. Et ils riaient en pleurant, comme un rayon de soleil tout à travers leurs larmes. Leurs grosses larmes oubliées glissaient et tombaient sur leur pain. C’était comme les dernières gouttes de pluie quand le soleil est revenu. Ils mangeaient sur leur pain, tartinées, le