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souvenirs d’oxford et de cambridge


mande, depuis la côtelette du solitaire jusqu’aux folies gastronomiques de ceux qui « invitent ».

La fête de l’Ascension est célébrée tout spécialement à Trinity : le hall est resplendissant. Sur les menus, d’une longueur interminable, la liste des mets recherchés que nous allons avaler est suivie de l’indication de l’antienne Lift up your heads[1], qui sera chantée par la maîtrise du collège ; après les grands dîners, on remercie Dieu en musique ! Toutes les places sont occupées et, çà et là, les robes rouges des docteurs tranchent sur les costumes noirs ; ils ne sont pas tout à fait assez nombreux pour que l’effet soit « flambant ». C’est que l’on attache moins d’importance à ce titre honorifique de docteur, à présent que les fellowships mis aux concours sont devenus des marques de distinction si recherchées.

Les grilles sculptées qui ferment les tribunes au-dessus de la porte sont ouvertes, et une foule féminine s’y presse curieusement pour nous regarder manger. Le spectacle doit être beau ! Les lumières font briller les dorures des boiseries et des cadres : il n’y a que la voûte immense aux traverses de chêne, dont le sommet se perd dans une demi-obscurité. Quand les « bateaux garnis de glaces variées » ont déposé leur marchandise sur les assiettes de chacun, on apporte l’eau de rose. C’est un immense plat creux en argent avec deux grandes cuillers de même métal, il glisse sur la table desservie, et chacun dépose quelques gouttes de la liqueur parfumée dans un petit verre ad hoc pour y tremper ses doigts. Puis tous se lèvent pour la prière : l’hymne, qu’un ancien organiste du collège a composée, est un chœur sans accompagnement, à grande allure, rappelant la musique de la chapelle Sixtine.

Dans la Combination-room, autre festin qui dure jusqu’à dix heures et demie. La cour est remplie d’une vapeur blanchâtre : les fenêtres du hall projettent des plaques lumineuses sur l’herbe, et quand un docteur traverse les parties éclairées, il devient incandescent comme un échappé de l’enfer.

En me promenant dans la ville, où tout est fait pour les étudiants, je détaille les étalages afin de voir ce qu’ils préfèrent et ce dont ils ont besoin : « Dis-moi ce que tu achètes et je te dirai qui tu es. » Il y a beaucoup de vendeurs de bibelots et d’articles de ménage : c’est que si les jeunes gens ne font pas leur marché, ils ont au moins à tenir leur maison, et il leur faut s’inquiéter d’une foule de détails intimes et du prix courant de beaucoup de choses

  1. Mot à mot « levez vos têtes ».