Page:Pierron - Histoire de la littérature grecque, 1875.djvu/343

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Si l’on pouvait retrancher des Nuées le nom de Socrate, et substituer è ce nom révéré celui de quelqu’un des sophistes qui pullulaient en ce siècle, il faudrait applaudir d’un bout à l’autre à cette comédie si vive et si originale. Mais c’est bien Socrate qu’Aristophane a voulu peindre si ridicule et si odieux ; ce sont bien les idées de Socrate qu’il a voulu personnifier dans ces nuées qui dansent et chantent en chœur ; et c’est à l’école de Socrate, et non point à celles des sophistes, qu’il envoie Strepsiade et son fils, pour y apprendre à prouver que le jour est la nuit et la nuit le jour, surtout pour se rendre experts dans l’art de ne pas payer leurs dettes. Aussi ne regrette-t-on pas qu’Aristophane ait reçu des Athéniens une leçon un peu sévère, puisque ce chef-d’œuvre de verve comique, de haute éloquence et de poésie inspirée n’eut point de succès au théâtre, et ne fut point admis à y reparaître après correction et remaniement. Socrate se reconnut si peu à ce portrait d’un instituteur athée et immoral, qu’il n’eut contre Aristophane ni colère ni rancune. Les Nuées sont de l’an 424 : or, Platon nous représente Aristophane et Socrate conversant, au banquet d’Agathon en 416, comme deux bons camarades dont rien n’a jamais troublé l’amitié. Mais il faut bien le dire, la comédie dut avoir une fatale influence sur le sort du philosophe. Elle fit naître et elle nourrit, durant de longues années, des préventions contre lui. C’est là qu’Anytus et Mélitus puisèrent le texte de leurs accusations, et les juges probablement les motifs de la sentence. Les vingt-cinq ans écoulés entre l’apparition des Nuées et la mort de Socrate ont fait germer et mûrir les semences jetées dans le peuple par Aristophane ; et l’échec théâtral fut malheureusement trop compensé par le succès littéraire.

Les Guêpes, si connues par la charmante imitation qu’en a faite Racine dans les Plaideurs, sont une leçon adressée au peuple athénien, et non pas seulement, comme la pièce française, le portrait d’un juge maniaque. En 425, quand Aristophane écrivit sa comédie, tout citoyen âgé de trente ans pouvait être élu membre des tribunaux, qu’on renouvelait tous les ans ; et tous les Athéniens avaient la passion de gagner les trois oboles que Périclès avait fait autrefois décréter pour