Page:Platon - Œuvres complètes, Les Belles Lettres, tome II.djvu/256

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« Par Héraclès, dis-je, aurais-tu commis quelque faute envers ton père ou ta mère? » — « Jamais, par Zeus ! »

— « Alors, quel peut être le motif qui les pousse à t’empêcher si fort d’être heureux et de faire ce qui te plaît ? D’où vient qu’ils te tiennent tout le long du jour dans un esclavage perpétuel, et qu’en somme tu ne fais à peu près rien de ce que tu veux ? Toutes tes richesses, au total, quelque grandes qu’elles soient, ne te servent à rien : tout le monde [209a] en dispose plus que toi-même et il n’est pas jusqu’à ta personne, si noble, qui ne soit confiée à la direction et aux soins d’autrui. Quant à toi, Lysis, tu n’es le maître de personne et tu ne fais rien de ce que tu désires. » — « C’est que je n’ai pas encore l’âge, Socrate. »

« Cette raison, fils de Démophon, n’est pas décisive, car il est au moins un cas où ton père et ta mère s’en remettent à toi sans attendre les années. S’ils ont besoin [209b] de se faire lire ou écrire quelque chose, c’est toi, je suppose, qu’ils en chargent d’abord. Est-ce vrai? » — « Parfaitement. » — « Là, tu fais ce que tu veux : quand tu écris, tu commences par une lettre ou par une autre, comme il te plaît, et de même quand tu lis. Si tu prends ta lyre, je ne pense pas que ni ton père ni ta mère te défendent de tendre ou de relâcher les cordes ni de les toucher ou de les faire vibrer avec ton plectre selon ton goût[1]. T’en empêchent-ils? » — « Non sans doute. » — « D’où vient donc que, dans ce cas, ils te [209c] laissent libre et que, tout à l’heure, ils t’imposaient leur volonté? » — « Cela tient sans doute à ce que je sais ces choses et non les autres. »

— « Soit, mon cher enfant. Ce n’est donc pas le nombre de tes années que ton père attend pour tout remettre entre tes mains ; mais, le jour où il te jugera plus sage que lui, il se confiera lui-même à toi avec tout ce qu’il possède. » — « Je le crois, » dit-il. — « Bon. Et ton voisin, ne se conduira-t-il pas à ton égard par la même règle que ton père ?

  1. On sait la place que tenait la musique dans l’éducation athénienne. Cf. P. Girard, Education athénienne, p. 160-184. Aux yeux de Platon, cette étude de la musique, qu’il recommande aussi dans la République, devait avoir pour objet principal de soumettre les âmes à la loi du rythme, de les rythmiser, comme la gymnastique y soumettait les corps.