Page:Platon - Œuvres complètes, Les Belles Lettres, tome II.djvu/266

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chevaux ne l’aiment, ami des cailles, des chiens, du vin, de la gymnastique ou de la sagesse, si la sagesse ne lui rend la [212e] pareille, ainsi que tout le reste. Ou bien faut-il dire que l’on aime ces objets sans qu’ils vous soient amis, et que le poète a menti quand il disait :

« Heureux ceux à qui sont amis les enfants, les chevaux à l’ongle unique, les chiens de chasse et l’hôte étranger ?[1] »

— « Je ne crois pas qu’il ait menti, » dit-il. — « Ces vers te paraissent vrais ? » — « Oui. » — « Donc, ce qui est aimé est l’ami de ce qui aime, mon cher Ménexène, même si l’aimé ne rend pas l’amour ou ne rend que la haine. Par exemple, les enfants nouveau-nés, encore incapables d’affection, mais [213a] quelquefois pleins de colère contre leur père ou leur mère quand ceux-ci les corrigent, sont ce que leurs parents aiment le plus au monde jusque dans le moment de ces grandes colères. » — « Je suis tout à fait de ton avis. » — « L’ami est donc celui qui est aimé, non celui qui aime. » — « C’est vraisemblable. » — « L’ennemi, c’est celui qui est détesté, non celui qui déteste. » — « Je le crois. » — « Il arrive donc souvent que notre ennemi nous soit cher, et que nous soyons haïs de ceux qui nous sont chers, de sorte que nous sommes les [213b] amis de nos ennemis et les ennemis de nos amis, s’il est vrai que l’ami soit celui qui est aimé et non celui qui aime. Cependant, c’est une chose singulièrement contradictoire, et plutôt même impossible, d’être l’ennemi de son ami et l’ami de son ennemi. » — « Je crois que tu as raison, Socrate. » — « Puisque c’est impossible, il faut avouer que celui qui aime est l’ami de celui qui est aimé. » — « Sans doute. » — « Et que celui qui hait est l’ennemi de celui qui est haï. » — « Nécessairement. » — « De telle sorte que nous voici ramenés de [213c] force à notre première déclaration, que nous pouvons être l’ami de qui n’est pas notre ami, parfois même de notre ennemi, lorsque nous aimons qui ne nous aime pas ou qui nous hait ; et que souvent, par contre, nous pouvons être l’ennemi de qui ne nous hait pas ou même nous aime, lorsque nous haïssons qui n’a pour nous aucune haine ou peut-être même a pour nous de l’amitié. » — « C’est probable. »

  1. Vers de Solon.