Page:Platon - Œuvres complètes, Les Belles Lettres, tome VI.djvu/120

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INTRODUCTION


pauvre et pâle en sa nudité! Son visage a perdu toute sa fleur. Elle n’avait, d’ailleurs, là-dessous, qu’un savoir puéril. Gomme la peinture, elle est imitatrice, et non pas de l'être des objets, mais de leur apparence superficielle. Le peintre imite un frein et un mors, le sellier et le forgeron les fabriquent, mais qui connaît vraiment à fond ce frein et ce mors ? Pas l’imitateur, pas même le fabricant, puisqu’il fabrique au compte et au goût de quelqu’un, qui est l’usager, le cavalier. Cet usager seul a la science, et VEuihydème, qui nous l’a dit, nous a montré aussi que tous les arts et toutes les techniques, même les mathématiques, même l’art royal et politique, sont des manœuvres et des demi-savants au service de qui possède la science du Bien (388 d-290 d). L’ouvrier, qui se fie et se prête à la pensée de l’usager, n’a pas la science, mais la croyance droite (-td-tv ôpô/jv) ; l’imitateur n’a ni la science ni même l’opinion droite (oo ;av ôsôTjv). Son imitation, qu’elle soit peinture ou poésie, n’est donc qu’ignorance et tromperie, dilettantisme et illusionnisme (602 b).

Contre les déformations visuelles de grandeur et de forme, sur lesquelles tous les arts d’illusion fondent leurs prestiges, nous nous défendons par le calcul, la mesure, la pesée, donc par notre faculté raisonnante (logistique). Mais une autre faculté les accueille volontiers : c’est le sentiment, essentiellement impressionnable et irritable (to àYavaxTr^Ttxov). Alors que la raison est calme et constante, donc monotone, la faculté irascible est toujours en mouvement, toujours émue et tiraillée par des sollicitations contraires, et c’est elle, par conséquent, que la poésie imite de préférence. Une partie de cet irascible tend à se soumettre à la raison et à la loi, qui lui prescrivent, non de ne pas sentir et de ne pas accuser par une réaction immédiate les coups de la fortune, puisqu’une telle insensibilité est impossible, mais de refouler son chagrin et d’en modérer l’expression : Platon tempère d’avance le stoïcisme par le bon sens, par le sens de l’humain. On ne sait, en effet, ce que tel malheur contient de vrai mal ou de ATai bien. Et puis, à quoi bon geindre ? Aucune chose humaine ne vaut tant de douleur ; et la douleur qui geint oublie la seule réaction utile, qui serait, non de tenir la main sur la plaie en criant, mais d’y appliquer le remède. Or, la poésie se plaît à reproduire, et, par là, elle aide et sollicite les mouvements de révolte de l’irascible inférieur, et opprime la rai-