Page:Platon - Œuvres complètes, Les Belles Lettres, tome VI.djvu/14

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si naturelles, spectateur attentif et secrètement inquiet, si la réfutation socratique n’avait éveillé en lui, comme chez tant d’autres, comme chez Alcibiade et Critias, par exemple, que la joie maligne de la jeunesse et l’émulation de l’orateur politique de demain ? N’est-ce pas dans les leçons du Maître qu’il avait puisé cette exigence d’une totale volonté de justice, qui le faisait, devant le pouvoir offert, inconsciemment scrupuleux et craintif ? N’y avait-il pas puisé aussi cette exigence d’une totale clarté de l’idée, qui, seule, fonde la rectitude de l’action, et cette conception d’une science du Bien, guide infaillible des cités comme des individus ? C’est par Socrate que le primat de la politique est devenu, pour Platon, le primat de la vérité, le primat de la science. Si l’action de la cité comme celle de l’individu doit être régie, non par la routine, non par une opinion que manie à son gré l’illusionnisme intéressé des orateurs ou par le caprice d’un pouvoir jouisseur, mais par une loi valable pour tous et toujours, cela veut dire qu’il y a une vérité comme il y a un ordre naturel des choses. Si l’action a sa norme, c’est que les choses ont leur structure : la théorie des Formes ou Idées n’est que l’expression intellectuelle de cette exigence de l’action droite. Ainsi les dialogues où s’affirme et se raisonne cette théorie des Idées, Cratyle, Phédon, Banquet, sont, aussi bien que le Gorgias, des étapes vers la République et sa cité parfaite. Qu’est-ce d’ailleurs que l’Académie, sinon la forme socratique et platonicienne de l’hétairie politique ? Elle est sporadique avec Socrate et se cherche encore, elle se trouve et s’établit avec Platon. On y prépare l’action future, non par les intrigues et les complots, mais par l’étude des lois de l’action, qui sont les lois mêmes du réel. On a commencé par dédaigner ou plutôt par rejeter avec horreur l’action immédiate, pour ne pas perdre inutilement sa vie en cherchant le Bien ou la sauver honteusement en se prêtant à l’injustice du monde ; mais cette abstention, pour Platon comme pour le Socrate du Gorgias (521 d), est, d’ici longtemps, d’ici à un avenir presque idéal peut-être, la vraie politique.

Ainsi le primat de la politique a, dès le début, un tout autre sens pour Platon qu’il n’avait pour les politiciens et les condottières de son temps. Il est le primat d’une politique. Parce que cette politique est fondée sur la science et la vérité, parce qu’elle se réfugie, pour un temps indéterminé, dans