Page:Poe - Nouvelles Histoires extraordinaires.djvu/89

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L’HOMME DES FOULES.


Ce grand malheur de ne pouvoir être seul.
La Bruyère.


On a dit judicieusement d’un certain livre allemand : Es lasst sich nicht lesen, — il ne se laisse pas lire. Il y a des secrets qui ne veulent pas être dits. Des hommes meurent la nuit dans leurs lits, tordant les mains des spectres qui les confessent et les regardant pitoyablement dans les yeux ; — des hommes meurent avec le désespoir dans le cœur et des convulsions dans le gosier à cause de l’horreur des mystères qui ne veulent pas être révélés. Quelquefois, hélas ! la conscience humaine supporte un fardeau d’une si lourde horreur, qu’elle ne peut s’en décharger que dans le tombeau. Ainsi l’essence du crime reste inexpliquée.

Il n’y a pas longtemps, sur la fin d’un soir d’automne, j’étais assis devant la grande fenêtre cintrée du café D…, à Londres. Pendant quelques mois, j’avais été malade ; mais j’étais alors convalescent, je me trouvais dans une de ces heureuses dispositions qui sont précisément le contraire de l’ennui, — dispositions où l’appétence morale est merveilleusement aiguisée, quand la taie qui recouvrait la vision spirituelle est arrachée, l’ἀχλὺς ἣ πρὶν ἐπῆεν, — où l’esprit électrisé dépasse aussi prodigieusement sa puissance journalière que la raison ardente et naïve de Leibniz l’emporte sur la folle et