Page:Proudhon - Manuel du Spéculateur à la Bourse, Garnier, 1857.djvu/84

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Cependant la corporation s’estime si honorable qu’elle entend recevoir vos fonds et vos titres sans jamais donner de reçu. M. de Mériclet s’exprime ainsi sur cet abus :

« Vous reportez chez un agent de change 50 actions ; le lendemain de la liquidation, vous vous présentez à la caisse, vous remettez 50 ou 60,000 fr. ; le caissier vous regarde à peine, ne fait pas de reçu, et vous rentrez chez vous, sans qu’une seule note indique le versement que vous avez fait. Cette situation présente plusieurs sortes de dangers. Il est possible que vous ayez affaire à un caissier infidèle. Le feu peut faire disparaître le registre où est inscrite la somme versée. Si le caissier était joueur, et qu’après avoir reçu votre argent, il vînt à partir pour l’étranger, sans vous inscrire sur son livre de caisse, vous seriez exposé à perdre vos 60,000 fr…. À Lyon, la maison Milannais fut brûlée ; des valeurs au porteur furent consumées, et les propriétaires d’une partie de ces titres n’ont pas été admis à se faire rembourser…

« On compte un certain nombre de clients qui déposent chez des agents de change 30 et 40,000 fr. pour faire des reports. Étrangers ou obligés de faire de longs voyages, la mort peut les surprendre ; personne ne réclame. Le temps s’écoule, et les familles ignorent l’héritage. Nous connaissons un banquier qui, depuis quinze ans, jouit d’un dépôt de 200,000 fr., sans qu’on lui ait jamais fait une réclamation. »

À propos des 80 millions d’honoraires prélevés chaque année par la corporation des agents de change, n’oublions pas qu’au droit maximum de 1/4 0/0, ils représenteraient 32 milliards de transactions boursières, c’est-à-dire trois fois la production annuelle de la France. Or, le courtage moyen est de 1/8 seulement ; puis, outre les agents officiels, il y a encore les coulissiers, les remisiers, les courtiers-marrons, qui servent d’intermédiaires dans les opérations de Bourse : en sorte qu’on peut, sans exagération, évaluer à 60 ou 80 milliards au moins les ventes et achats annuels dont le temple de la rue Vivienne est le marché.

Qu’après cela on trouve des économistes, des membres de l’Institut, pour faire l’apologie et soutenir la nécessité, l’utilité de pareils tripotages, c’est ce qui pourrait confondre, démoraliser un Chinois, un Huron ; mais en France, il ne faut s’étonner de rien.