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qui devait tout y gagner, n’en attendant pas grand’chose, et ne disant mot. Longtemps ce pauvre peuple, soit défiance, soit incrédulité, soit désespoir, hésita sur ses droits : on eût dit que l’habitude de servir avait ôté le courage à ces vieilles communes, si fières au moyen-âge.

Un livre parut enfin, se résumant tout entier dans ces deux propositions : Qu’est-ce que ce tiers-état ? rien. — Que doit-il être ? tout. Quelqu’un ajouta par forme de commentaire : Qu’est-ce que le roi ? — c’est le mandataire du peuple.

Ce fut comme une révélation subite : un voile immense se déchira, un épais bandeau tomba de tous les yeux. Le peuple se mit à raisonner :

Si le roi est notre mandataire, il doit rendre des comptes ;

S’il doit rendre des comptes, il est sujet à contrôle ;

S’il peut être contrôlé, il est responsable ;

S’il est responsable, il est punissable ;

S’il est punissable, il l’est selon ses mérites ;

S’il doit être puni selon ses mérites, il peut être puni de mort.

Cinq ans après la publication de la brochure de Sieyès, le tiers-état était tout : le roi, la noblesse, le clergé, n’étaient plus. En 1793, le peuple, sans s’arrêter à la fiction constitutionnelle de l’inviolabilité du souverain, conduisit Louis XVI à l’échafaud ; en 1830, il accompagna Charles X à Cherbourg. Que dans l’un et l’autre cas il ait pu se tromper sur l’appréciation du délit, ce serait une erreur de fait ; mais en droit la logique qui le fit agir est irréprochable. Le peuple, en punissant le souverain, fait précisément ce que l’on a tant reproché au gouvernement de juillet de n’avoir point exécuté, après l’échauffourée de Strasbourg, sur la personne de Louis Bonaparte : il atteint le vrai coupable. C’est une application du droit commun, une détermination solennelle de la justice en matière de pénalité[1].

  1. Si le chef du pouvoir exécutif est responsable, les députés doivent l’être aussi. Il est étonnant que cette idée ne soit jamais venue à personne ; ce serait le sujet d’une thèse intéressante. Mais je déclare que pour rien au monde je ne voudrais la soutenir ; le peuple est encore trop fort logicien pour que je lui fournisse matière à tirer certaines conséquences.