Page:Proudhon - Qu’est-ce que la propriété.djvu/90

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bien espérais-tu tromper les hommes et faire illusion à la justice ? Hâte-toi de faire connaître tes moyens de défense, car l’arrêt sera sans appel, et tu sais qu’il s’agit de restitution.

Tu as travaillé ! mais qu’y a-t-il de commun entre le travail, auquel le devoir t’oblige, et l’appropriation des choses communes ? Ignorais-tu que le domaine du sol, de même que celui de l’air et de la lumière, ne peut se prescrire ?

Tu as travaillé ! n’aurais-tu jamais fait travailler les autres ? Comment alors ont-ils perdu en travaillant pour toi ce que tu as su acquérir en ne travaillant pas pour eux ?

Tu as travaillé ! à la bonne heure ; mais voyons ton ouvrage. Nous allons compter, peser, mesurer. Ce sera le jugement de Balthazar : car, j’en jure par cette balance, par ce niveau et cette équerre, si tu t’es approprié le travail d’autrui, de quelque manière que ce soit, tu rendras jusqu’au dernier quarteron.

Ainsi, le principe d’occupation est abandonné ; on ne dit plus : La terre est au premier qui s’en empare. La propriété, forcée dans son premier retranchement, répudie son vieil adage ; la justice, honteuse, revient sur ses maximes, et de douleur baisse son bandeau sur ses joues rougissantes. Et c’est d’hier seulement que date ce progrès de la philosophie sociale : cinquante siècles pour l’extirpation d’un mensonge ! Combien, pendant cette lamentable période, d’usurpations sanctionnées, d’invasions glorifiées, de conquêtes bénies ! Que d’absents dépossédés, de pauvres bannis, d’affamés exclus par la richesse prompte et hardie ! Que de jalousies et de guerres ! Que d’incendie et de carnage parmi les nations ! Enfin, grâces en soient rendues au temps et à la raison, désormais l’on avoue que la terre n’est point le prix de la course ; à moins d’autre empêchement, il y a place pour tout le monde au soleil. Chacun peut attacher sa chèvre à la haie, conduire sa vache dans la plaine, semer un coin de champ, et faire cuire son pain au feu de son foyer.

Mais non, chacun ne le peut pas. J’entends crier de toutes parts : Gloire au travail et à l’industrie ! à chacun selon sa