Page:Proust - À la recherche du temps perdu édition 1919 tome 5.djvu/212

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parce que cela l’obligeait à faire de la peine, tandis que, par nature, elle aimait à faire plaisir. Elle aimait même à faire plaisir au point d’en être arrivée à pratiquer un mensonge spécial à certaines personnes utilitaires, à certains hommes arrivés. Existant d’ailleurs à l’état embryonnaire chez un nombre énorme de personnes, ce genre d’insincérité consiste à ne pas savoir se contenter pour un seul acte, de faire, grâce à lui, plaisir à une seule personne. Par exemple, si la tante d’Albertine désirait que sa nièce l’accompagnât à une matinée peu amusante, Albertine en s’y rendant aurait pu trouver suffisant d’en tirer le profit moral d’avoir fait plaisir à sa tante. Mais accueillie gentiment par les maîtres de la maison, elle aimait mieux leur dire qu’elle désirait depuis si longtemps les voir qu’elle avait choisi cette occasion et sollicité la permission de sa tante. Cela ne suffisait pas encore : à cette matinée se trouvait une des amies d’Albertine qui avait un gros chagrin. Albertine lui disait : « Je n’ai pas voulu te laisser seule, j’ai pensé que ça te ferait du bien de m’avoir près de toi. Si tu veux que nous laissions la matinée, que nous allions ailleurs, je ferai ce que tu voudras, je désire avant tout te voir moins triste » (ce qui était vrai aussi du reste). Parfois il arrivait pourtant que le but fictif détruisait le but réel. Ainsi Albertine ayant un service à demander pour une de ses amies allait pour cela voir une certaine dame. Mais arrivée chez cette dame bonne et sympathique, la jeune fille obéissant à son insu au principe de l’utilisation multiple d’une seule action, trouvait plus affectueux d’avoir l’air d’être venue seulement à cause du plaisir qu’elle avait senti qu’elle éprouverait à revoir cette dame. Celle-ci était infiniment touchée qu’Albertine eût accompli un long trajet par pure amitié. En voyant la dame presque émue, Albertine l’aimait encore davantage. Seulement il arrivait ceci : elle éprouvait si vivement le plaisir